Festival Lumière 2018 : Trouble Every Day de Claire Denis, la poésie du cannibalisme

L’une des personnalités honorées durant ce Festival Lumière 2018 est la réalisatrice et fantasque Claire Denis. Alors que son dernier film High Life nous a été présenté en avant première et sort bientôt en salle, il est temps de faire un petit retour en arrière pour se replonger dans les limbes de son film le plus mémorable: Trouble Every Day. Un film vampirique et sanguinolent d’une grande poésie  funèbre.

Timide, cherchant constamment à comprendre l’intime, Trouble Every Day vole de ses propres ailes, à l’image de ce simple foulard galopant dans l’air de Paris. Face à nous, une œuvre immergée alors dans une frustration latente voyant deux « vampires » malades qui essayent tant bien que mal de canaliser un démon carnivore qui grandit en eux. Directement, par sa construction fantomatique, la réalisatrice quadrille un cadenas dans les tentations pulsionnelles, un mal corporel qui empêche de faire ressortir le monstre qu’est l’humain, le calme avant la tempête. Claire Denis filme donc deux histoires distinctes, deux âmes en peine enchaînées malgré elles, pour ne pas qu’elles dévoilent leur véritable visage sanglant à leurs propres congénères.

Deux cannibales les nerfs à vifs propulsés dans une jungle humaine comestible. Par cette approche minimaliste, elle fait de ce soubresaut un rendez-vous manqué et meurtrier qui va alors composer un film de genre sans en être un où l’horreur peut être légère comme la simple rosée du matin. C’est donc par choix que l’effusion de sang devient secondaire malgré la fine radicalité dans certaines scènes de cannibalisme. Claire Denis pense, réfléchit à son ambiance douce calfeutrant ses personnages solitaires comme le faisait Sofia Coppola dans  Lost in Translation. La réalisatrice s’immisce dans l’addiction de la chair, du sang : une plus animale et haineuse (Béatrice Dalle) et l’autre plus humaine, teintée d’une compassion anxiogène (Vincent Gallo). Puis, une angoisse sourde parcourt ce film d’un amour paradoxal. Que cela soit dans cette chambre fermée à double tour, ou face à ces murs mystiques jonchés du sang d’un inconnu, Trouble Every Day a le souci du détail, de la chair, du grain de peau.

Shane part en voyage avec sa dulcinée pour une petite escapade en amoureux, essayant de panser ses plaies psychologiques. Il la regarde sans réellement la toucher par peur de partir en vrille et de commettre l’irréparable. Claire Denis crée une atmosphère apaisante mais maladive, amoureuse mais destructrice. Trouble Every Day est une étude de caractère schizophrène, un cri de douleur dans le silence, notamment à travers un Vincent Gallo impuissant, essayant de contenir ses pulsions morbides comme lorsqu’il se cache dans les toilettes de l’avion pour laisser s’égailler ses cauchemars les plus sordides. Il est un monstre, il le sait, on le sait, mais s’instaure à contrario une empathie quant à sa frustration amoureuse. Vincent Gallo, avec sa retenue et son regard à la fois envieux et triste, est fascinant de justesse. À l’image de la bande son magnétique des Tindersticks, poétique et mélancolique à souhait dont l’utilisation fait penser à celle de In the Mood for Love de Wong Kar Wai, Trouble Every Day n’est pas un film horrifique à proprement parlé, il garde ses codes de films d’auteurs lents et quasi mutiques.

Une odyssée lancinante avant une tempête faite de sensualité vorace, un lâché prise pénétrant. De l’autre côté de la ville, une femme est enfermée à double tour dans un pavillon de banlieue par un médecin mystérieux faisant des expériences sur sa propre nature. Enfermée parce que la nuit et le jour elle s’échappe pour avoir les faveurs d’hommes peu scrupuleux sur lesquels elle pourra assouvir sa soif de chair. Sentiment d’angoisse et d’immense s’empare d’elle durant ses meurtres presque involontaires. Trouble Every Day est lumineux, calme sous les déchirements de peau, terriblement humain devant l’horreur.

Machinalement, derrière son aspect dérangeant et glauque, le long métrage est souvent muet et la réalisatrice laisse divaguer sa caméra, sa photographie haletante sur les regards, sur les corps telles des proies notamment lorsqu’elle filme des scènes d’intimité où se mélange passion sexuelle et peur de perdre le contrôle face à cette bestialité sanguinaire. Avec des petits mouvements scéniques anodins mais somptueux, un montage sur les corps, sur le désir, sur les expressions, comme le prouvent ces dernières minutes parfaites de non-dits monstrueux, Claire Denis fait alors raisonner les battements de cœur de son œuvre mortifère.

Synopsis: Lors de son voyage de noces à Paris avec son épouse June, Shane Brown, un chercheur américain, part retrouver son ami Léo, un médecin français susceptible de le soulager d’un mal étrange.

Bande annonce – Trouble Every Day

Fiche Technique – Trouble Every Day

Réalisateur : Claire Denis
Scénario : Claire Denis et Jean Pol Fargeau
Interprétation : Béatrice Dalle, Vincent Gallo
Photographie : Agnès Godard
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 110 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 11 juillet 2001

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.