We Blew It, l’épilogue américain de J-B Thoret : critique

Avec We Blew It, Jean-Baptiste Thoret passe derrière la caméra pour terminer son état des lieux de l’Amérique des années 1960-70, après des années à avoir poursuivi son spectre à travers son admirable travail de théoricien sur les figures phares du Nouvel-Hollywood. 

Que reste t-il des années 60-70 ? Le mirage d’une révolution contre-culturelle avortée, l’héritage intimidant d’une émancipation des consciences qui peine à trouver son équivalent aujourd’hui, l’effervescence contestataire d’une génération rentrée dans le rang ? Autant de problématiques qui n’ont jamais cessé de poursuivre Jean-Baptiste Thoret en tant que critique et théoricien du cinéma. Passeur, au sens le plus noble du terme, d’une pensée dans laquelle la place centrale occupée par la question politique n’a pas tant vocation à mettre sous sa tutelle les mécanismes cinématographiques qu’à enrichir l’expérience spectatorielle, Thoret n’a cessé de traquer le spectre des ces années fastes à travers son objet d’études, Le Nouvel-Hollywood. Une licorne dont la quête pourrait bien avoir trouvé son achèvement avec We Blew it, road-movie documentaire sur l’héritage de cette époque dans l’Amérique qui n’avait pas encore élu Donald Trump au moment où il tournait.

La fin d’un cycle

Achèvement, car comme son titre l’indique, We blew it ne cherche pas à trouver dans l’Amérique moderne les raisons d’espérer une ultime résurrection de cette époque, ni même de faire le constat de sa disparition. Ni hochet nostalgique en quête du placenta maternel ni épitaphe tardive d’une période dont l’acte de décès a été signé depuis longtemps, We blew it interroge le passé pour investir le présent, détrône les 60- 70’s de leur utopie contre-culturelle pour mettre en perspective notre époque qui semble n’en avoir rien retenu, sinon leur détournement. Autrement dit, Thoret recherche ce qui a bien pu foirer pour que le système qui devait tomber (on nous l’avait promis) ait perduré jusqu’à aboutir à ce point culminant où l’Amérique est sur le point d’élire un milliardaire populiste ayant repris la rhétorique anti-système à son compte.

Or, ce positionnement présente un impact direct sur le dispositif de We blew it. Si la forme du road-movie permet à Thoret et son équipe d’embrasser le potentiel mythologique des paysages américains, visages de cinéma à l’expression ancrée dans l’inconscient populaire, le film ne se tient pas pour autant à une posture de déférence à leurs égards. Au contraire, la caméra de Thoret s’emploie constamment à mettre leur dimension fantasmatique en perspective, comme si l’auteur faisait attention à ne pas laisser sa propre subjectivité déborder l’objectif. Indéniablement, We Blew it est un film qui a conscience de la puissance iconique de ce qu’il filme (et avec son réalisateur, comment pourrait-il en être autrement ?) tout en prenant acte de leur démystification. C’est tout le propos du film que de regarder avec la gueule de bois les motifs qui vous avaient enivré la veille, tout en espérant épisodiquement y trouver quelques raisons de replonger dans l’ivresse.

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Simulacres et simulation

De fait, le portrait de l’Amérique moderne dressé par Thoret n’est pas seulement pour lui l’occasion de dévoiler la palette de nuances que le manichéisme institutionnalisé bien de chez nous (du genre élite new-yorkaise éduquée pro-Hillary vs redneck inculte pro-Trump) interdit. C’est également une façon de dresser le contre-bilan des années 70, de faire violence à son propre imaginaire pour en interroger la construction utopique (scènes terribles où des vétérans du Vietnam ressassent leur traumatisme d’avoir été accueilli à leur retour au pays par des vindictes et anathèmes les condamnant en tant que criminels de guerre). We blew it s’interdit les certitudes, mais celle selon laquelle les années 70 telles qu’on les a vécues par procuration ont vraiment eu lieu. Thoret s’efforce d’être à l’écoute du territoire et des personnes (célèbres ou non) qui le composent, comme s’il fallait mettre en perspective la perception d’une époque et la réalité rapportée par ceux qui en sont revenus.

Au fond, We blew it est un film qui traite la question des années 60-70 pour questionner leur existence même. L’œuvre d’un réalisateur qui évolue dans un paysage d’images et trop conscient de l’impact de ces images elles-mêmes pour ne pas se demander si celles-ci n’ont pas imprimé dans la rétine de l’inconscient populaire une réalité qui n’a jamais eu cours. Une dialectique qui se retrouve notamment dans les partis-pris de mise en scène de Thoret. Cinéaste évidemment cinéphile, l’auteur multiplie les renvois au Nouvel-Hollywood pour questionner ses propres références. On pense à cette scène où la caméra se ballade à Dallas, sur la route sur laquelle JFK a trouvé la mort comme si elle scrutait les traces d’un traumatisme vivace. Au fur et à mesure que l’écran balaye le bitume, une musique oppressante tout droit sortie d’un film de Brian de Palma, soit LE cinéaste qui a fait de ce jour funeste du 15 novembre 1963 le motif de son cinéma, s’accentue et envahit tout l’espace sonore. Comme si Thoret convoquait le spectre du réalisateur de Blow Out pour déréaliser ce qu’il filme et plonger dans une abstraction angoissante, qui dépasse l’événement historique factuel pour toucher du doigt quelque chose de plus perturbant. Pour celui qui arrive dans la salle vierge de toutes références, les outils fonctionnent au premier degré, mais pour le spectateur initié à son auteur et sa cinéphilie, Thoret ramène un événement historique à sa représentation cinématographie, comme si le passage d’un événement historique dans un régime d’images spécifiques en avait altéré la réalité initiale. Le Nouvel-Hollywood a t-il inventé ces années là ? Le cinéma a-t-il crée l’Amérique ? C’est la question angoissante qui parcourt la démarche de l’auteur, qui cherche les traces de cinéma dans ce qu’il filme.

Élégie d’une époque et de sa mémoire, We Blew it est l’histoire d’un bilan, celui d’un pays vis-à-vis de sa contre-culture et celui d’un auteur pour son objet d’études et son imaginaire. Le film marque surtout une incitation à célébrer le présent en tirant un trait sur son époque, à l’instar de cet extraordinaire plan final dans lequel la caméra s’éloigne sur la route en travelling arrière, alors que le noir et blanc envahit progressivement l’image. Comme si Thoret faisait ses adieux sereins à un âge qui rejoint le livre d’images du classicisme, regardant à cet instant une dernière fois en arrière pour mieux aller de l’avant. On n’aurait pu trouver de meilleure conclusion à ce documentaire tout bonnement indispensable, tant pour ceux qui connaissent ce travail que pour ceux qui se posent des questions sur les contradictions apparentes d’une Amérique qui n’a pas encore épuisé tout ses mystères.

We Blew It : Bande-Annonce

We Blew It : Fiche Technique

Réalisateur : Jean-Baptiste Thoret
Un documentaire avec Michael Mann, Peter Bogdanovich, Paul Schrader et Tobe Hooper
Durée : 2h 17min
Date de sortie : 8 novembre 2017
Distributeur : Lost Films
France – 2017

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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