Festival Lumière 2017 : In the Mood for Love et son romantisme nostalgique

Le Festival Lumière 2017 se finit en apothéose par le visionnage de l’un des plus beaux films de Wong Kar Wai. In the Mood for Love n’est pas une fresque romanesque grandiloquente sur l’amour mais le simple récit poétique de deux êtres perdus qui regardent, troublés, la déliquescence de leur couple respectif, et de leur morne quotidien.

Chow Mo Wan, homme marié et Su Li Zhen, femme mariée, habitent tous les deux dans le même immeuble. Malheureusement pour eux, ils vont vite se rendre compte que leurs conjoints respectifs ont une relation extra conjugale l’un avec l’autre. Par cette coïncidence fatidique et négligés par leurs moitiés, qui ne sont jamais vus de face pendant le film, ils favorisent une parenté spéciale et passent beaucoup de temps ensemble, mais les mœurs sociales de l’époque dictent que leur relation doit être gardée secrète, même si elle restera strictement platonique. Cet acte de trahison enflamme un mécanisme d’adaptation alambiqué : ils commencent à reconstituer les différences qui ont fait que leurs partenaires ont pu se rencontrer.

Bien que leur chagrin partagé les rapproche, ils sont également poussés plus loin par le désir de ne pas devenir le miroir de leurs compagnons « trompeurs ». De façon ultra léchée, Wong Kar Wai stylise son film avec ce sens du cadre somptueux, cette utilisation de nombreux effets de ralentis pour embellir un film qui ne manque pas de beauté tout en accentuant ces moments de litanie qui observent avec prégnance cette routine d’un quotidien qui vide l’essence même du plaisir. Avec des histoires d’amour pop séduisantes comme Chungking Express et Happy Together, Wong Kar Wai a développé un style enivrant qui va au-delà des conventions habituelles des récits traditionnels et dans un domaine plus abstrait de l’émotion humaine : au-delà des rimes, des notes musicales, l’esthétique de Wong Kar Wai se regarde comme pourrait s’écouter une chanson, avec cet envoûtement soudain et cette souffrance qui s’affiche avec pudeur.

Le réalisateur nous transporte avec cette musique lancinante et mélancolique dont la répétitivité capte le mal-être qui ronge nos deux protagonistes, comme si la mélodie reprenait les rimes d’un poème. Chaque cadre est rempli de l’artisanat artistique le plus élevé, rendant même l’action apparemment minime d’aller chercher des nouilles une expérience sensuelle et obsédante. De cette transfiguration filmique qui magnifie un amour qui ne s’assume pas et qui jonche les murs de ses non-dits, Wong Kar Wai fait d’In The Mood for Love une œuvre à l’élégance inégalée. Cet univers, à Hong Kong, bourgeois et fait de bonnes manières, avec ses personnages propres sur eux, leurs coiffures parfaites, leurs robes et costumes cousus au millimètre près, font du film un écrin visuel magnifique et à la finesse rare.

A défauts de prendre l’amour à bras le corps, l’œuvre du cinéaste recueille les prémisses des premiers désirs, de ses balbutiements qui happent notre cœur. Entre culpabilité et envie de se sentir aimé dans le regard de l’autre, Chow Mo Wan et Su Li Zhen vont se rapprocher mais jusqu’à quel niveau d’intimité ? Ont-ils droit eux aussi au bonheur partagé de l’amour ? Situé dans le monde triste mais profondément romancé de Hong Kong du début au milieu des années 1960, le magnifique In The Mood For Love de Wong peut être classé comme une pièce d’époque, mais seulement dans le sens technique du terme. En détaillant l’amitié intime et l’amour entre deux solitaires malheureusement mariés, Wong Kar Wai recueille des moments vifs hors du temps, car ces instantanés, pris comme des polaroids, pourraient se jouer dans la mémoire d’une personne de nombreuses années plus tard. Mais s’aimer mutuellement, reviendrait à tromper leurs conjoints.

Avec talent, Wong Kar Wai fait dire à ses personnages des choses qu’ils ne se diraient peut-être pas forcément. Mais ce ne sont que des répétitions, se disent ils en se voilant la face. Notre esprit nous tourmente et nous empêche de nous libérer d’un poids inéluctable. Comme d’autres films de Wong Kar Wai, In The Mood For Love capture l’aliénation inhérente à la vie en ville, mais dans ce processus circulaire, sous l’égide d’une nostalgie confondante, il intensifie le désir romantique entre les deux personnages. Leur amour non partagé, leur regret tourmenté, imposés par une société qui conspire subtilement pour les tenir à l’écart, est si riche en émotions qu’il devient l’ombre la plus vibrante de la palette colorée de Wong Kar Wai.

L’amour, ce sont des compromis, ça se construit à deux. Wong Kar Wai, par magie et avec subtilité, arrive à nous faire ressentir le poids d’être en couple et de devoir restreindre sa personnalité, quitte à s’aliéner et à se perdre. Les joies, les douleurs d’un mariage se vivent à deux mais nos deux protagonistes portent toute l’errance de leur couple, seuls, sur leurs épaules. Dans un chemin de croix, qui ne les unira pas.

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