Le Vénérable W, un film de Barbet Schroeder : critique

Je ne peux que faire preuve d’humilité lorsque je découvre à quel point mon ignorance est vaste face aux grandes mécaniques du monde. Que le bouddhisme puisse s’assortir d’une idéologie raciste et mortifère, je ne l’envisageais même pas. En cela, visionner Le Vénérable W fut un choc. Mais en acquérant le savoir, j’acquiers le pouvoir, celui de ne pas me laisser aisément manipuler par des discours vénéneux que l’on retrouve de part et d’autre du monde.

Synopsis : En Birmanie, le « Vénérable W. » est un moine bouddhiste très influent. Partir à sa rencontre, c’est se retrouver au cœur du racisme quotidien, et observer comment l’islamophobie et le discours haineux se transforment en violence et en destruction. Pourtant nous sommes dans un pays où 90% de la population est bouddhiste, religion fondée sur un mode de vie pacifique, tolérant et non-violent.

« Ne prenez pas le mal à la légère en disant :  il ne m’atteindra pas. Même un pot d’eau finit par se remplir de gouttes de pluie. De même, l’innocent, absorbant goutte par goutte, finit par se remplir du mal. » Le Dhammapada, les versets du Bouddha

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Ce n’est pas la première fois que le réalisateur suisse Barbet Schroeder décide d’explorer les multiples visages que peut prendre la haine. Le Vénérable W vient après le portrait ubuesque du Général Idi Amin Dada : autoportrait en 1974 et celui, troublant, de Jacques Vergès, l’Avocat de la terreur en 2007. Pour approcher des personnalités aussi clivantes, Schroeder ruse et use de flatteries pour pénétrer dans le giron de ces grands mégalomaniaques. Il joue lui-même un rôle. La confiance n’est pas la qualité maîtresse dans ce rapport du filmeur au filmé ; c’est un rapport de force qui se met en place entre deux volontés. Entre elles deux, le cinéma comme médium éminemment politique et comme vecteur idéologique. Pour un cinéaste, la difficulté réside à faire sienne la mise en scène, face à un personnage qui cherchera d’une manière ou d’une autre à faire du film une tribune à sa gloire. Trouver la juste distance, c’est le travail continuel mené par Schroeder dans cette « trilogie du mal ».

Le Vénérable W est constitué d’un matériau très hétérogène : à la fois archives télévisuelles, vidéos amateures prises pendant les émeutes, extraits d’entretiens menés par Schroeder et fragments de sermons donnés par le moine bouddhiste Wirathu, le vénérable W du titre. Il semble que le réalisateur ait choisi cette fois de donner la parole tout autant à son protagoniste qu’à ses détracteurs. Doit-on y voir une volonté de sa part de montrer le contexte politique agité de la Birmanie actuelle, ou une impossibilité de ne concevoir son film qu’à partir des prises de positions glaçantes de Wirathu ? Peut-être un peu des deux. Ce qui est certain, c’est que le cinéaste donne le ton dès l’ouverture en associant un extrait de discours particulièrement xénophobe de W à un verset de Bouddha prônant l’amour et la tolérance. Le montage est sans appel et l’avantage final revient bien au réalisateur : c’est bien lui qui choisit comment faire dialoguer tout ce que son personnage a bien voulu lui dévoiler. Schroeder crée dans ce film de forts effets de contrastes, bien plus qu’il ne l’avait fait dans son documentaire sur le général Amin Dada par exemple, où il suivait le dictateur dans ses déplacements en continu.

le-venerable-w-wirathu-time-magazineAvec le Vénérable W, on sent la distance entre le cinéaste et son personnage principal, comme si quelque chose en lui faisait trop peur pour être approché frontalement. Wirathu, parce qu’il est moine bouddhiste, a une aptitude impressionnante au calme et à la sérénité. A chacune de ses apparitions, le visage est impassible, dans un extrême contrôle émotionnel, sauf dans le cas, notable, d’un sermon au cours duquel le bonze perd son sang-froid suite à la publication du rapport de l’envoyée spéciale de l’ONU, Yanghee Lee qui dénonce un crime contre l’humanité envers la minorité musulmane de Birmanie, les Rohingyas. Le moine n’hésite pas à porter atteinte à l’intégrité de la rapporteuse de l’ONU. Les vieux réflexes machistes et agressifs sont très révélateurs de l’identité du personnage. Le sourire tranquille de Wirathu apparaît soudain comme un rictus méprisant et glaçant d’un homme qui sait user de machiavélisme pour instaurer la peur et la haine de l’autre. Diviser pour mieux régner, assurément.

La banalité du mal

On le sait depuis le procès Eichmann et l’essai d’Hannah Arendt à son sujet, nul besoin d’être un monstre pour se laisser entraîner par les rouages du mal. En prenant le parti de réaliser son film sous la forme d’une enquête, à grand renfort d’entretiens et de cartes exposant la situation géopolitique de la Birmanie et en interpellant parfois le spectateur sur sa propre image de l’Islam, Barbet Schroeder engage une réflexion qui va au-delà des frontières birmanes. Pour approcher Wirathu, le réalisateur a évoqué la montée de Marine Le Pen en France et la similarité que celle-ci partagerait avec les idées du moine extrémiste. La tentative de séduction a fonctionné et W fait se joindre les extrêmes en évoquant tour à tour le contexte birman, l’Europe sous le joug du terrorisme et Donald Trump. Les discours de haine sont partout aujourd’hui, on les entend tellement que l’on finit, bon gré mal gré, par s’y habituer, anesthésiés par une violence quotidienne. C’est sans doute parce que le bouddhisme est très fortement associé à la tolérance en Occident que le Vénérable W provoque un tel électrochoc et qu’après l’avoir regardé, on ne peut que continuer à s’indigner quand on voit disparaître la compassion et l’empathie des yeux de certains. La petite voix bouddhiste nous rappelle sans cesse à notre devoir d’humanité. Elle est présente tout au long du film et associée à des ralentis silencieux qui permettent de s’éloigner un temps du bruit et de la fureur :  « le Bouddha se situe souvent au-delà du bien et du mal. Ses paroles devraient nous permettre de limiter les mécaniques du mal. »

Le Vénérable W : bande annonce

Le Vénérable W : fiche technique

Réalisateur : Barbet Schroeder
Scénario : Barbet Schroeder
Interprétation : Bulle Ogier (petite voix bouddhiste), Barbet Schroeder (narrateur), Ashin Wirathu (lui-même)
Musique : Jorge Arriagada
Photographie : Victoria Clay-Mendoza
Montage : Nelly Quettier
Producteurs : Lionel Baier, Margaret Ménégoz, Olivier Père
Distribution : Les Films du Losange
Récompenses : Cannes 2017 – séance spéciale
Durée : 90 minutes
Genre : Documentaire
Date de sortie : 7 juin 2017
France, Suisse – 2017
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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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