« Othello » : le poison de la jalousie

Stephen Desberg et Henri Reculé donnent à la tragédie de Shakespeare une incarnation graphique somptueuse, dans un noir et blanc particulièrement bien charpenté. La jalousie ne gagne pas seulement l’esprit d’Othello : elle altère peu à peu tout ce que le lecteur voit.

Général victorieux au service de Venise, Othello a gagné Desdémone autant que sa place dans la cité. Mais ce bonheur repose sur un équilibre fragile. Iago, officier amer de ne pas avoir obtenu la promotion qu’il espérait, entreprend de le détruire. Il ne lui faut rien qui puisse apporter du crédit à son œuvre, juste quelques insinuations, des coïncidences habilement mises en scène et le doute qui ne manque jamais de produire ses effets. Cassio, le lieutenant choisi à la place de Iago, devient rapidement le cœur d’un faux triangle amoureux. Un soupçon savamment orchestré et voilà l’amour bientôt transformé en épreuve…

Othello n’est pourtant pas un homme naturellement cruel : c’est un chef habitué à agir, respecté, que Iago désarme en lui faisant croire à des mirages. Son assurance se voit reléguée à l’arrière-plan d’une obsession de plus en plus aiguë. Desdémone a beau demeurer sincère et fidèle à sa parole, elle se heurte à un époux qui ne l’écoute plus, convaincu qu’il y a anguille sous roche. Le drame est en marche dans une parfaite asymétrie d’informations : Iago construit patiemment son piège, Othello et Desdémone, eux, trébuchent sur une histoire dont les règles leur échappent.

Henri Reculé donne à ce récit une puissance visuelle remarquable. De larges aplats engloutissent les silhouettes et creusent les scènes. Dans ses planches, Venise s’étire en perspectives profondes : ponts, canaux et façades sont finement représentés. Quand il le faut, le cadre se resserre sur un détail, un regard ou une expression faciale. Mais dans ce noir et blanc sculptural, c’est bien le soupçon qui finit par occuper tout le champ.

La tragédie ne naît pas seulement d’une jalousie abstraite, mais aussi d’une confiance ébranlée, retournée contre celui qui l’éprouve. Cette adaptation met évidemment en relief le talent de Iago pour manipuler les autres et tromper les apparences. La vulnérabilité d’Othello, héros admiré, se double d’une condition propre particulière : celle d’un « sauvage » qui aurait été élevé au rang d’officier supérieur. La splendeur graphique de l’album donne à sa chute une beauté presque cérémonielle.

Avec Othello, Stephen Desberg et Henri Reculé renouent avec une œuvre immense qu’ils parviennent à magnifier. Il suffit qu’un mensonge trouve son public pour que l’amour cesse d’être une évidence. Ce roman graphique le restitue parfaitement, au cœur d’intrigues de pouvoir, de romance et de psychologie humaine. 

Othello, Stephen Desberg et Henri Reculé
Glénat, 21 octobre 2026, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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