Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Dans Le Principe de Wellington, Nathalie Léger transforme la commande d’un scénario documentaire sur l’aveu en une vertigineuse enquête sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Convoquant l’anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson ou encore l’imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction pour approcher une vérité toujours fuyante. Entre récit intime, essai et performance, ce texte singulier interroge les affres de la création, la culpabilité et la difficulté à dire en son nom, jusqu’à tisser une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

C’est à une scène de reconnaissance (anagnorisis) — comme dans les tragédies grecques — que nous convie Nathalie Léger dans son dernier texte : Le Principe de Wellington. Reconnaissance d’une quête d’écriture, reconnaissance d’une réflexion sur les confins du langage, reconnaissance de soi par et à travers les masques et énigmes. Si Foucault écrit que le sage parle par énigmes, l’écriture de Nathalie Léger s’apparente à cette sagesse des ensorcellements et paradoxes.

Pilier de la tragédie grecque, l’anagnorisis désigne le moment où le personnage passe de l’ignorance à la connaissance. Tout ce Principe de Wellington rayonne de ce processus où il s’agit de parler à travers les films, les dialogues, les mots des autres pour tenter d’approcher quelque chose de toujours déjà fictif, véridique ou manqué : la vérité d’un aveu, la manifestation d’une pénitence.

De quoi s’agit-il ? Commande est passée à la narratrice-écrivaine, double de l’autrice, pour écrire le scénario d’un film documentaire destiné à une série intitulée Cas de conscience. Le thème en est l’aveu. Nathalie Léger, avec le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, déploie en 195 paragraphes une sorte de livre archéologique fouillant les lisières mouvantes entre le récit intime, l’essai, la fiction et l’imitation-initation mystérieuse des autres afin d’advenir à une certaine vérité.

Dans le paragraphe 4, elle se remémore son incarnation-soustraction avec Emily Dickinson : « Je voulais savoir, et pensais qu’elle pouvait me l’apprendre, elle qui s’était volontairement recluse dans la maison de ses parents, je voulais savoir s’il fallait s’enfermer pour écrire, s’il fallait vraiment se retirer, radicalement s’exclure pour déterrer ce qu’on croit être la vérité, je voulais savoir s’il fallait endurer l’isolement, la rumination, le silence, la privation même, pour que la vérité apparaisse ou disparaisse enfin une fois pour toutes. »

Comme dans tous ses textes, Nathalie Léger fait du travail d’écriture une sorte d’incarnation palpitante, de manifestation sensible, d’acte de performance. C’est vraiment cela le plus prégnant dans son style, cette manière d’aller chercher les attributs ou rituels de la scène du spectacle vivant et de les infuser secrètement dans sa méthodologie d’écriture.

Paragraphe 8 : « En attendant, faute de pouvoir disposer librement de mes propres faits et gestes, je m’exerçais quotidiennement à reproduire ceux des autres…, j’imitais de mon mieux les personnages que j’aimais… j’imitais le bégaiement de Billy Budd quand il est injustement attaqué, et la rougeur de Lord Jim lors de son procès… je reproduisais soigneusement les larmes d’Anna Karina devant les larmes de Renée Falconetti imitant Jeanne d’Arc. »

Avec élégance enivrée, sobriété érudite et originalité réelle, Le Principe de Wellington réfléchit en interrogeant une forme nouvelle, les affres de la création, la douleur de la culpabilité, la difficulté à dire en son nom (si mon nom est personne et le « je » dépouillé de fiction) et tisse par-delà une émouvante apologie de la relation entre les frères et les sœurs.

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