Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

En 1983, le Néo-Zélandais Geoff Murphy filmait avec Utu un western maori tourné à cru dans le bush, inspiré de la guerre de Te Kooti. Sacrifié à une version internationale édulcorée puis sauvé de l’oubli par une restauration minutieuse en 2013, le film ressort en salles le 2 septembre dans sa version Redux. Un classique du cinéma néo-zélandais, aussi fascinant qu’imparfait.

Nouvelle-Zélande, 1870. Un guerrier maori découvre que l’armée pour laquelle il combattait vient de raser son village et de massacrer les siens. Il jure de rendre coup pour coup : c’est utu, la loi de réciprocité, ici muée en pure vengeance. Le postulat pourrait suffire à un survival féroce, mais Murphy en fait autre chose, une fresque tournée à hauteur de bush, dans la boue et la fumée, où chaque village incendié ressemble moins à un décor qu’à une plaie ouverte.

La grande idée du film est de refuser tout point d’arrêt à la violence. Te Wheke se venge, le colon Williamson se venge à son tour et sombre dans une folie d’artificier vengeur, l’officier maori Wiremu regarde tout cela s’effondrer sans jamais réussir à s’en extraire lui-même. Ce n’est pas un film de bourreaux et de victimes, mais plutôt un film où la lucidité ne protège de rien, où même celui qui prononce la phrase la plus juste du récit continue malgré tout à porter les armes.

Un des sommets du récit illustre cette logique de ricochet, avec la scène où Te Wheke décapite un pasteur et poursuit son sermon, tête coupée à ses côtés. Cet épisode s’inspire du meurtre du missionnaire Carl Völkner en 1865. Le lieu de la conversion forcée devient alors une scène de profanation. La violence armée hante la place occupée jusque-là par la violence du prêche colonial. Murphy sait qu’on ne colonise pas seulement des terres, mais aussi des âmes.

La fureur de vaincre

Ce qui surprend davantage, c’est l’humour noir qui traverse cette histoire de sang. La critique du New Yorker, Pauline Kael, avait raison de noter que Murphy filmait avec un sourire aux lèvres. Le fusil à quatre canons bricolé par Williamson a quelque chose du gadget de cartoonesque greffé sur un carnage bien réel, et le film bascule sans prévenir du macabre au grotesque. Un pari risqué, et agréablement surprenant, qui déroute autant qu’il désamorce le pathos facile du grand film historique. En trouvant de temps en temps le bon équilibre, notamment grâce à l’immortel Bruno Lawrence, on en dresse le portrait de la folie, qui fuse plus vite que les balles perdues dans cette guerre.

Car Utu refuse aussi de dessiner des camps homogènes. Les kupapa qui rallient les Britanniques ne sont pas des traîtres de pacotille mais des hommes ayant fait un calcul de survie face à une invasion qu’ils jugent inéluctable. Il s’agit d’un dilemme que Michael Mann filmera treize ans plus tard dans Le Dernier des Mohicans, sans s’autoriser le même pessimisme radical de Murphy, ne laissant à personne la stature du héros rédempteur. La preuve en est dans la scène finale, sorte de conseil de guerre improvisé autour d’un feu de camp, où chacun réclame sa propre utu, jusqu’à ce que le mot, brandi par tous, ne veuille plus rien dire.

Reste que cette ambition a un revers. La narration s’emballe parfois dans ses scènes d’action, en s’autorisant le grand écart entre farce et tragédie qui ne convainc pas toujours, y compris en Nouvelle-Zélande où l’accueil critique local fut plus frileux qu’à l’étranger. On a aussi reproché au film ses libertés avec l’Histoire, comme la guerre de Te Kooti qui devient un matériau recomposé plutôt qu’une reconstitution fidèle et, plus récemment, de présenter la bascule de son héros vers la violence comme une pulsion presque instinctive plutôt que politique. Un revers qu’on peut aussi lire comme un parti pris assumé : filmer les guerres coloniales néo-zélandaises avec la grammaire flamboyante du western spaghetti, quitte à sacrifier un peu de rigueur documentaire à la puissance du mythe.

Le destin du film hors des salles n’est pas sans rebondissements non plus. Dès 1984, sous prétexte de le rendre « plus accessible », les producteurs imposent un remontage édulcoré, jusqu’à découper le négatif original pour le fabriquer. Il faudra attendre 2010, et l’initiative du chef opérateur Graeme Cowley, effaré par l’état d’une copie diffusée à la télévision maorie, pour qu’une restauration voie le jour. Les images furent reprises une à une chez Park Road Post, le studio de Peter Jackson, avec montage resserré d’une dizaine de minutes supervisé par Murphy et son monteur d’origine Michael Horton. Cette version Redux, plus âpre et plus nerveuse, ressort en salles dès le 2 septembre au sein d’une rétrospective consacrée au cinéma des Antipodes avec Wake in Fright, Smash Palace, Le dernier survivant et L’âme des guerriers. L’occasion idéale de (re)découvrir un film longtemps invisible dans sa forme voulue.

Bancal par endroits, bouleversant par d’autres, Utu n’est jamais tout à fait le grand film qu’il aurait pu être, et c’est peut-être ce qui le rend inoubliable. Une blessure de cinéma qui, refuse obstinément de se refermer.

Utu Redux – bande-annonce

Utu Redux – fiche technique

Réalisation : Geoff Murphy
Scénario : Geoff Murphy, Keith Aberdein
Interprètes : Anzac Wallace, Bruno Lawrence, Wi Kuki Kaa, Kelly Johnson, Merata Mita
Photographie : Graeme Cowley
Montage : Michael J. Horton, Ian John
Musique : John Charles
Direction artistique : Rick Kofoed
Costumes : Michael Kane
Producteurs : Kerry Robins, Graeme Cowley, Don Blakeney
Pays de production : Nouvelle-Zélande – 1983
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h49
Genre : Drame, Guerre
Date de ressortie : 2 septembre 2026

3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.