Torso (1973) de Sergio Martino : tripes et nichons en 4K

Sortie événement pour les fétichistes du cinéma bis ! Nouvelle restauration en 4K, artwork esthétique, plus de deux heures de suppléments, et même une splendide édition limitée : Carlotta Films n’a pas fait les choses à moitié. Au carrefour du giallo et du slasher, Torso de Sergio Martino marqua son époque par sa violence exacerbée et son lot généreux de scènes érotiques. Succès important à sa sortie en 1973, le film s’est depuis lors vu certifier un label « culte ». Pur divertissement coupable ou grille de lecture plus subtile qu’on ne le pense ? On vous laisse juger, mais cette magnifique édition vaut en tout cas le détour. À vos couteaux ! 

Torso, premier slasher de l’histoire du cinéma ? Il y a débat au sein des amateurs du genre, mais cette « étiquette » a forcément contribué à la réputation du film. Celui-ci est l’œuvre du cinéaste Sergio Martino, 87 ans aujourd’hui, qui débuta en 1965 en tant que scénariste, avant de passer derrière la caméra quelques années plus tard. Martino est l’archétype de l’artisan du cinéma bis italien, un monde dans lequel il évoluera pendant toute sa carrière. Il toucha presque à tous les genres qui en firent la gloire : comédie érotique, giallo, western spaghetti, poliziottesco, film d’horreur, films de cannibales… A vrai dire, il n’y a que le péplum fauché que le cinéaste n’ait jamais abordé mais, après tout, qu’en sait-on ? Peu peuvent en effet prétendre avoir vu toute sa filmographie, certains longs-métrages étant pour ainsi dire impossibles à dénicher aujourd’hui. Ce n’est pas le cas de ce Torso, cinquième et dernier giallo tourné par Martino, qui rencontra un succès phénoménal aussi bien en Italie qu’à l’international, et qui bénéficie aujourd’hui d’une première édition en blu-ray et 4K ultra HD. De quoi faire monter la bave aux lèvres des aficionados qui attendaient ce moment depuis longtemps…

Comparé à la production standard du giallo (c’est ainsi qu’il est « étiqueté »), il est évident que le scénario de Torso évacue tout élément psychologique et surnaturel pour se concentrer sur la substantifique moelle de ce qui deviendra le slasher (des meurtres à l’arme blanche)… ainsi que sur l’érotisme. Car à l’instar de nombreuses productions bis italiennes, le film de Martino assume son côté ultra-racoleur. Le titre original sensationnaliste (probablement imposé par le producteur Carlo Ponti), I corpi presentano tracce di violenza carnale, se traduit d’ailleurs par « Les corps présentent des traces de violence sexuelle »… alors que rien dans le scénario ne fait référence au viol ou à la nécrophilie ! Notons que le titre international Torso est certes moins provocateur, mais tout aussi énigmatique. À l’écran, par contre, on ne fait pas semblant. Pour mettre tout le monde d’accord, le film débute d’ailleurs littéralement par un « plan nichon » ! Une séquence softcore de partouze accompagne en effet le générique, à laquelle succède, sans transition, celle d’un cours d’université où un professeur disserte sur la peinture du Pérugin ! Une association qui illustre à merveille ce que Jean-François Rauger, dans les suppléments de cette sortie, qualifie d’opposition entre « culture basse et culture haute ». Celle-ci constitue en quelque sorte un trait distinctif du coscénariste Ernesto Gastaldi, à la réputation d’érudit. Il n’empêche – et cela fait partie du charme du cinéma bis – qu’on ne compte plus dans Torso les plans libidineux sur les généreuses poitrines de starlettes peu farouches. Des plans d’autant plus drôles qu’ils sont souvent parfaitement gratuits, des parties fines saphiques ou la victime du tueur s’aventurant seule dans un marécage, la chemise déboutonnée… Le fin du fin reste cette contre-plongée « avant-gardiste » sur une figurante qui danse, pour ne rien rater de son entre-jambe à peine recouvert par un microshort ! Bref, si l’association entre eros et thanatos est presque une figure imposée dans le cinéma d’horreur, disons qu’elle est ici assumée avec un certain… panache. Accordons toutefois à Martino le fait d’avoir fait du « regard masculin » le thème central du film, les hommes étant presque tous représentés comme des obsédés dont le désir pathologique les pousse à commettre toute une gamme d’actes de prédation.

Là où Torso s’éloigne le plus clairement des marqueurs habituels du giallo, c’est dans sa représentation de la violence physique, qui prend le pas sur l’angoisse du whodunit. Même si, en raison du manque de réalisme des plans gore (volontairement réduits à des images très brèves par manque de moyens), le film marqua son époque, et certaines séquences comme le démembrement de plusieurs victimes à la scie produisent toujours leur petit effet. De même, la figure de la final girl (la survivante qui causera la chute du psychopathe ; on notera avec intérêt qu’il s’agit aussi du seul personnage jamais dévêtu ni impliqué dans une scène érotique), définie par son intelligence et sa force de caractère, deviendra une pierre angulaire de la grammaire du slasher (Black Christmas de Bob Clark dès 1974, Halloween de John Carpenter en 1978). Torso demeure aussi une photographie des années 1970, avec sa consommation de drogues douces, la libération sexuelle, etc., sans parler de la musique composée par Guido et Maurizio De Angelis (futurs auteurs de bandes originales de nombreux films avec Bud Spencer et Terence Hill), dont les tonalités douces et sucrées constituent un contrepoint à la violence graphique et participent à l’ambiguïté érotique du film.

En résumé, Torso n’est pas un « grand » film sur le plan artistique, mais il s’agit assurément d’une œuvre importante, véritable transition entre plusieurs époques, ce qui lui a valu une étiquette « culte » qui doit beaucoup aux fans de Quentin Tarantino et Eli Roth, entre autres. Entre les séquences putassières et violentes, qui sont à considérer comme des passages obligés du genre, le talent de Sergio Martino et d’Ernesto Gastaldi se révèle par quelques moments remarquables, à l’instar de la fameuse scène de la clé que Jane (Suzy Kendall) tente de récupérer en la faisant tomber sur un journal, avant que la main gantée du tueur n’apparaisse au premier plan. Le cinéphile a donc suffisamment d’éléments à décrypter dans ce giallo pas comme les autres, tout en passant un moment de divertissement coupable et assumé !

Synopsis : Américaine venue étudier l’histoire de l’art à Pérouse, Jane profite de la dolce vita lorsqu’une suite de meurtres sanglants frappe son université. Les victimes, deux camarades de sa promotion, ont été assassinées par un tueur mystérieux dont la signature macabre laisse la police dans l’impasse. Pour fuir l’angoisse grandissante, Jane et ses amies décident de partir s’isoler à la campagne dans une villa. Elles sont loin d’imaginer que le meurtrier rôde lui aussi dans les parages…

SUPPLEMENTS

Il nous faut souligner le soin apporté à cette édition à l’artwork magnifique, qui fera date, par Carlotta Films. Si le film est évidemment proposé en versions single 4k Ultra HD et Blu-ray, on conseillera aux aficionados de tenter de se procurer l’édition limitée à 2.000 exemplaires, qui inclut les deux versions du long-métrage en combo ainsi que de nombreux memorabilia (voir liste ci-dessous).

Pour autant, les suppléments vidéo ont beau être généreux (plus de 2h en tout), leur intérêt se révèle variable… Les quatre premiers consistent ainsi en une série d’interviews avec des personnes liées au film, réalisées par Manlio Gomarasca, un des principaux historiens du cinéma bis italien et cofondateur de la revue Nocturno. Le problème avec ces entretiens réalisés vers 2017-2018 est qu’on a la désagréable impression d’y assister à une conversation entre spécialistes, par ailleurs très décousue. C’est particulièrement le cas des discussions avec le coscénariste Ernesto Gastaldi et avec le comédien français Luc Merenda, qui se répandent sans transition en une myriade d’anecdotes au sujet de différents films de genre (et Dieu sait qu’il y en eut !), sans aucune remise en contexte ou illustration qui permettrait de cadrer l’entretien pour un spectateur non averti. Non seulement le contenu est-il rarement passionnant, mais il s’adresse donc réellement aux fans invétérés qui maîtrisent ce sujet sur le bout des doigts. La conversation avec Sergio Martino est logiquement bien plus intéressante, tant sur le fond que sur la forme. Quant à « Torso 17 », discussion avec Federica Martino, on n’en comprend pas bien l’intérêt non plus, le prétexte d’un remake de Torso auquel songe la fille du cinéaste étant annulé par le simple fait que celui-ci n’a jamais vu le jour jusqu’à aujourd’hui…

Heureusement, le dernier supplément vidéo répond pleinement aux attentes. Il s’agit d’une analyse du film par Jean-François Rauger, critique de cinéma et directeur de la programmation à la Cinémathèque française. Habitué à cet exercice, Rauger structure clairement sa critique en plusieurs thèmes importants, et on ne sent pas le temps passer. On retiendra notamment la notion de refoulement mis en avant par le spécialiste : dans ce pays très catholique qu’est l’Italie, Rauger note la sauvagerie des meurtres et le caractère explicite des scènes érotiques, mais aussi les efforts importants consentis par le meurtrier pour découper et cacher le corps de ses victimes, comme pour faire disparaître son péché devenu insupportable. Rauger rappelle également le lien troublant entre Torso et le tueur en série bien réel qui sévit entre 1968 et 1985 dans les environs de Florence, ce dernier ciblant les couples isolés qui s’adonnaient souvent au plaisir de la chair, exactement comme dans le film…

Ces suppléments principaux sont complétés par une version alternative, de jour, de la séquence du meurtre de Carol, des bandes-annonces, teasers et spots radio. En somme, un menu roboratif malgré nos réserves.

Suppléments de l’édition prestige limitée :

  • Le premier slasher (25 min)
  • Giallo mon amour (16 min)
  • Un Français en Italie (34 min)
  • Torso 17 (20 min)
  • Une violence charnelle entre refoulement et débauche (28 min)
  • Séquence alternative de jour
  • Bandes-annonces
  • Teasers
  • Spot radio
  • Memoriabilia (8 lobby cards, 4 photos de Sergio Martino sur différents tournages de films, autocollant, affichette italienne, affiche)

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

4.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.