Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu’un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

Longtemps, la critique a cru pouvoir solder le cas des super-héros en quelques formules : règne du spectacle, épuisement du récit, domination des franchises, infantilisation du public. L’intérêt de l’ouvrage collectif Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain, placé sous la direction de Sébastien David et Hélène Valmary, est précisément de déplacer le regard. Il ne s’agit évidemment pas de nier la puissance industrielle de ces films, mais plutôt de questionner une industrie qui fabrique des images, articule des corps, recycle ou promeut des mythes, génère des affects. L’ouvrage part d’une hypothèse simple : l’engouement mondial pour les super-héros tient aussi à une puissance d’enchantement, à une manière de redonner au cinéma ses vieux pouvoirs d’attraction et d’incarnation.

Un mot d’abord sur la structure du volume. Une première partie, consacrée aux formes filmiques de l’incarnation super-héroïque, interroge les corps, les mouvements, les sons et les puissances sensorielles. Une deuxième partie, plus archéologique, examine les super-pouvoirs comme régimes d’images : animation, effets numériques, illusion, vitesse, métamorphose. Une troisième partie ouvre plus franchement le champ politique et iconologique, depuis le geste de Superman jusqu’au paramilitarisme de Batman et de The Equalizer.

Le chapitre de Louise Van Brabant, « L’espace des super-héros : lorsque le mouvement se fait langage », traduit parfaitement la méthode des auteurs. On ne réduit jamais les personnages à leurs fonctions narratives : il s’agit ici de les lire dans leur manière d’habiter l’espace. Iron Man impose sa verticalité, son narcissisme technologique, son monde organisé autour de la propulsion et de l’armure. Hulk, à l’inverse, excède le cadre : son corps est trop massif pour l’image, trop instable pour être pleinement maîtrisé. Captain America devient le lieu d’un deuil paradoxal : le corps héroïque efface le petit Steve Rogers, mais l’image conserve l’empreinte de cette perte. Spider-Man, lui, reste suspendu entre adolescence et héroïsme, entre sol et hauteur, entre appartenance et exclusion. Ce qu’il faut en déduire, c’est que le MCU pense ses personnages par l’espace avant même, peut-être, de les penser par le spectacle. 

Dans « Le son des super-héros », Martin Barnier étudie une dimension souvent négligée. Les super-héros sont certes visibles mais aussi audibles. Le métal, en particulier, devient une matière sonore fondamentale : armures, boucliers, marteaux, turbines, armes, moteurs. Ces sons façonnent le MCU au point d’en devenir emblématiques : ils donnent aux objets une présence presque totémique. Le marteau de Thor, le bouclier de Captain America ou l’armure d’Iron Man possèdent une identité acoustique autant que visuelle. Dans ce cinéma saturé d’images spectaculaires, le bruit s’impose à son tour comme une signature.

Le chapitre de Dick Tomasovic, « Puissances esthétiques de la figure super-héroïque : l’animation au service de Marvel Studios », soutient que les films Marvel relèvent de plus en plus d’une logique animée. L’effet spécial s’exhibe, il plie les corps, les fragmente, les recompose… L’auteur parle de « corps super-animés ». De Thanos à Doctor Strange, de Hulk à Rocket Raccoon, de la cape du Sorcier suprême à l’homme-sable de Spider-Man 3, ils deviennent malléables, polymorphes, sensibles à leur environnement. Le super-héros agissait déjà au-delà des lois physiques : il est désormais celui dont l’image échappe aux lois ordinaires du cinéma photographique.

Aurel Rotival se penche sur un super-héros ô combien séminal. Dans « Du deuil à la révolte : archéologie iconologique du geste de Superman », elle poursuit une réflexion passionnante. En apparence, tout part d’un geste familier : Clark Kent déchire sa chemise pour révéler le costume de Superman. Mais ce geste n’est pas un simple cliché pop. Il relie Superman à la Qeri’ah, rite juif de deuil, puis à l’iconographie chrétienne, à Giotto, au cinéma soviétique, à Eisenstein, à Dovjenko, à Bertolucci… Le geste est une « formule de pathos » au sens warburgien : une survivance affective qui traverse les siècles en changeant de fonction. Ce qui fut lamentation devient colère politique ; ce qui fut deuil devient soulèvement ; ce qui fut rituel devient emblème super-héroïque. Le chapitre est d’autant plus pertinent qu’il rappelle l’origine sociale et juive de Superman : fils imaginaire de deux créateurs issus d’un monde ouvrier, antifasciste, marqué par la Grande Dépression et par les espoirs du Popular Front. Contre la doxa d’un Superman conservateur, Aurel Rotival restitue un héros politique des classes inférieures, un messie populaire avant sa neutralisation patriotique.

Le chapitre de Joshua Lund sur Batman et The Equalizer prolonge cette exploration politique. Là où Superman portait encore l’utopie d’un redressement collectif, Batman et Robert McCall relèvent d’une tout autre logique : celle du paramilitarisme. L’auteur montre que ces figures agissent entre l’État et le hors-État, entre justice et vengeance, entre ordre public et violence privée. Batman accomplit ce que les institutions publiques ne peuvent plus faire. Robert McCall, lui, transforme les objets du quotidien capitaliste – magasin de bricolage, outils, marchandises – en arsenal improvisé. L’analyse place ces héros en « correcteurs » : ils remédient aux défaillances par la violence. Ils sont les justiciers autoproclamés d’un monde qui ne croit plus vraiment en la politique.

Autour de ces grands chapitres, l’ouvrage ouvre encore de nombreuses pistes. Il interroge l’identité transmédiatique de Spider-Man. Il s’intéresse à Wonder Woman par le biais de l’incarnation musicale, montrant comment une super-héroïne peut aussi naître d’un motif sonore. Il relit Black Panther et Captain Marvel à partir de la collectivité, de la transmission et du dépassement de l’individu héroïque. Il pense enfin le MCU comme un espace transmédiatique où chaque film ne vaut plus seulement pour lui-même, mais comme fragment d’un organisme narratif plus vaste.

L’ouvrage prend acte de l’ambivalence du blockbuster : machine commerciale, certes, mais aussi lieu de survivances, de gestes anciens, de formes hybrides, de puissances plastiques. Le super-héros s’apparente souvent à un révélateur : révélateur des angoisses contemporaines, des nostalgies politiques, des mutations technologiques du cinéma, mais aussi de notre besoin persistant de mythes. À sa manière, cette somme d’analyses autonomes rappelle qu’aucune image n’est trop évidente ou populaire pour être pensée. Même sous l’armure industrielle du divertissement mondialisé, il reste des objets à démystifier : ceux du deuil, de la révolte, du cartoon, du messianisme, de l’enfance ou encore de la violence politique.

Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain, ouvrage collectif
PUR, 16 avril 2026, 244 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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