Le Maître du Kabuki : le nouveau « trésor national vivant » japonais ?

Succès monumental au Pays du Soleil Levant l’an dernier, Le Maître du kabuki sort aujourd’hui en DVD/Blu-ray chez Pyramide Films. Une occasion en or pour les spectateurs qui auraient loupé la sortie en salles de découvrir cette œuvre impressionnante de Sang-il Lee. Davantage qu’une ode à un art théâtral ancestral – par ailleurs difficile à apprécier pour un spectateur occidental – le film est une véritable saga qui aborde de multiples thématiques dont l’écho résonne bien au-delà des frontières de la péninsule nippone.

Attention : phénomène ! Sorti l’an dernier, Le Maître du kabuki est devenu le film japonais le plus rentable de l’Histoire (hors cinéma d’animation) ! Vous vous demanderez peut-être dès lors pourquoi il ne fait pas figure de blockbuster en France. La raison tient à son format (près de 3h) mais surtout à son sujet, le kabuki. Cette forme de théâtre traditionnel, née à l’ère Edo (XVIIe siècle) et aujourd’hui considérée comme patrimoine culturel immatériel par l’Unesco, mêle jeu et danse, tous deux extrêmement codifiés. Le kabuki est l’art nippon par excellence et peut être particulièrement difficile d’accès pour un spectateur étranger qui n’est pas rompu à ses codes (notamment la durée de ses représentations qui, à l’instar de cet autre art japonais qu’est le théâtre nô, peut s’étendre sur une journée entière !). Voilà qui explique certainement pourquoi le reste du monde, circonspect ou intimidé par cette forme d’art qui peut sembler imperméable, n’a pas réservé au film le même accueil que celui, triomphal, qu’il a obtenu dans son pays natal.

Cette belle édition DVD/Blu-ray constitue dès lors une séance de rattrapage pour celles et ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de découvrir le film en salles. Car Le Maître du kabuki n’est pas seulement une introduction rêvée pour découvrir un art méconnu en Occident, il s’agit aussi et surtout d’un grand film.

Cinéaste japonais d’origine coréenne, Sang-il Lee a débuté sa carrière à l’orée des années 2000. Artiste touche-à-tout, il n’avait jusqu’alors pas encore signé de succès majeur, même si son remake du western de Clint Eastwood Impitoyable en 2013 avait été remarqué, de même que le film criminel Rage réalisé trois ans plus tard, tous deux avec la superstar japonaise Ken Watanabe (Le Dernier Samouraï, Lettres d’Iwo Jima, Inception, Godzilla…). Dans l’entretien qu’il livre dans le bonus de ce DVD/Blu-ray, Lee explique avoir eu l’idée de faire un film sur les onnagatas, acteurs masculins interprétant un rôle féminin dans le théâtre kabuki, il y a une quinzaine d’années. Il en parla au romancier Shūichi Yoshida, dont il avait auparavant adapté le roman Villain, qui finit par écrire un livre sur le sujet bien des années plus tard. Par un curieux mouvement de balancier, c’est donc finalement l’écrivain qui permettra au cinéaste de réaliser un vieux rêve.

Le Maître du kabuki est bien plus qu’un « film sur le kabuki », il s’agit d’une vraie saga qui s’étend sur plusieurs décennies et brasse de nombreux sujets. À la mort de son père, chef d’un gang de yakuzas dans les années 1960, le jeune Kikuo est confié à Hanjiro, une star du kabuki qui devient son mentor. Kikuo apprend cet art ancestral aux côtés du propre fils de Hanjiro, Shunsuke. Le film suit l’évolution des deux jeunes hommes de décennie en décennie, entre fraternité, rivalité, ambition, trahisons, poids du sang, gloires et scandales… Pour l’un d’entre eux, la récompense de ce long parcours sera de devenir le plus grand acteur de kabuki, un « trésor national vivant » (traduction du titre original Kokuhō)…

Le succès du film s’explique aisément par une maîtrise impressionnante, à tous les niveaux. La photo du chef op tunisien Sofian El Fani est éblouissante, surtout dans les scènes de théâtre d’une beauté à couper le souffle. Le rythme du film (qui n’ennuie jamais malgré près de trois heures de métrage) se révèle d’une finesse rare, tout en rendant un magnifique hommage au kabuki. Les interprètes sont tous formidables : les vétérans Ken Watanabe, Shinobu Terajima et Min Tanaka entourent ainsi les deux jeunes révélations du film, Ryûsei Yokohama dans le rôle de Shunsuke et, surtout, Ryô Yoshizawa dans celui de Kikuo, qui est pratiquement de tous les plans. Le spectateur a même l’impression de voir les deux comédiens mûrir en tant qu’acteurs autant que leurs personnages au fil du récit, tant leur physique androgyne et angélique (parfaitement adapté à leurs rôles d’onnagatas) gagne en charisme, en failles et en ombres devant nos yeux. Leur performance est d’autant plus remarquable qu’aucun des deux n’avait pratiqué le kabuki auparavant, son apprentissage leur ayant demandé plus d’un an de formation pour un résultat brillant. Enfin, bien loin d’être une œuvre « de niche », le film touche avec beaucoup de sensibilité à toute une série de thèmes universels : le talent opposé à l’héritage du sang (au Japon, être un acteur de kabuki constitue un titre honorifique, qu’un maître transmet à sa progéniture mâle), l’amitié et la rivalité, l’ambition et le sacrifice total à son art (jusqu’à l’indignité, dans le cas de Kikuo), le poids des traditions, le sceau infâmant du passé, etc.

SUPPLÉMENTS

Pour compléter ce beau film, Pyramide Films a inclus deux suppléments « classiques » mais instructifs. Il s’agit d’abord d’un entretien avec le réalisateur Sang-il Lee, dans lequel celui-ci revient sur la genèse du projet, bien entendu, mais aussi sur la préparation du tournage, le choix des acteurs et certains des thèmes principaux qui sont abordés dans l’œuvre. Un entretien duquel transpire la maîtrise du cinéaste et son désir sincère de rendre hommage au kabuki, mais aussi son intransigeance dans certains choix artistiques (notamment celui de faire interpréter toutes les séquences de théâtre par les comédiens, et non par des doublures professionnelles). Le second bonus consiste en une présentation du film par Fabien Mauro, journaliste et spécialiste du cinéma japonais (et plus particulièrement de science-fiction). De manière concise et limpide, il resitue le contexte du film (réalisateur, comédiens, succès auprès du public japonais, etc.) et propose une analyse des thèmes principaux du film, tout en livrant quelques clés de compréhension de l’art du kabuki. Un ajout parfait à ce film remarquable !

Suppléments :

  • Entretien avec Sang-il Lee (17 min)
  • Décryptage par Fabien Mauro, journaliste cinéma (14 min)

Synopsis : Nagasaki, 1964 – À la mort de son père, chef d’un gang de yakuzas, Kikuo, 14 ans, est confié à un célèbre acteur de kabuki. Aux côtés de Shunsuke, le fils unique de ce dernier, il décide de se consacrer à ce théâtre traditionnel. Durant des décennies, les deux jeunes hommes évoluent côte à côte, de l’école du jeu aux plus belles salles de spectacle, entre scandales et gloire, fraternité et trahisons… L’un des deux deviendra le plus grand maître japonais de l’art du kabuki.

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.

La femme qui crie : ce que personne entend

Dans le Taïwan rurale des années 1940, Ah-shih crie et personne n'entend vraiment. "La Femme qui crie" (1984) de Tseng Chuang-hsiang est un film implacable sur la violence conjugale, la complicité silencieuse d'un village entier, et la solitude absolue d'une femme que la société a condamnée avant même qu'elle ait commis sa vengeance.

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.