Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l’avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d’une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

À l’automne 1971, Marie-Claire Chevalier, seize ans, est violée par un camarade de classe, puis tombe enceinte et avorte clandestinement. C’est elle, pas son violeur, qui se retrouve sur le banc des accusés du tribunal de Bobigny, aux côtés de sa mère Michèle et des femmes qui l’ont aidée. À leur tête, Gisèle Halimi, franco-tunisienne, déjà coautrice avec Simone de Beauvoir de Djamila Boupacha, un livre qui avait fait le même pari une décennie plus tôt, en transformant le cas d’une militante du F.L.N. violée et torturée par l’armée française en tribunal politique de l’État. Halimi sait ce qu’elle fait. Elle ne défend pas des coupables, elle attaque une loi. Avec L’Affaire Marie-Claire, Escaffre et Muller avaient entre les mains de solides arguments, comme la retranscription authentique de l’audience, un procès qui donne du sens à la loi Veil à venir, et un sujet d’actualité encore brûlante en 2026. Cependant, le film tient davantage de la reconstitution pédagogique que de l’œuvre de cinéma.

Quand le manifeste étouffe le drame

Le film s’ouvre sur la « faiseuse d’anges », la femme qui a pratiqué l’avortement clandestin et qui, à la barre, s’excuse, s’écrase et incarne ce réflexe de capitulation que le patriarcat ambiant a rendu naturel chez celles qu’il juge. C’est un choix d’entrée en matière chargé de sens. On pose d’emblée le spectre des comportements féminins face à la loi, de la soumission honteuse à la résistance frontale. Mais le film ne tire jamais vraiment le fil de cette tension. Il convoque les témoins les uns après les autres, dont un médecin anti-avortement qui semble présent pour humaniser le « mâle », et distribue les rôles avec une propreté qui finit par désarmer son propre propos. Chaque réplique de Charlotte Gainsbourg en avocate convaincue est une punchline envoyée en plein visage du patriarcat, si bien qu’on pense parfois moins au procès de Bobigny qu’à La Bataille de Gaulle : l’âge de fer. Il s’agit d’une même tendance au film-manifeste où les positions sont tellement balisées d’avance que le film ne cherche plus à convaincre. Il confirme la cause déjà acquise par le spectateur, qui repart sans avoir été bousculé une seule fois.

Ce manque d’aspérités se ressent jusque dans la musique de Philippe Rombi, qui arrive ponctuellement pour relancer un suspense déjà éventé et annule tout envol émotionnel. Car c’est là le paradoxe le plus cruel du film à vocation mémorielle, qui choisit un sujet à l’issue connue, puis qui renonce à creuser ce qui aurait pu créer de la tension malgré tout, comme la peur intérieure des accusées, le vertige d’Halimi face à une stratégie aussi risquée en cherchant le soutien populaire, le doute derrière la conviction. Là où L’Événement d’Audrey Diwan enfermait le spectateur dans le seul corps d’une étudiante pour dire l’indicible, sans tribunal, juste avec sa douleur et sa honte, là où Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman laissait deux adolescentes traverser seules les États-Unis dans un silence qui en disait plus que n’importe quel réquisitoire, L’Affaire Marie-Claire mise tout sur l’éloquence et la plaidoirie académique. On sait indéniablement comment cette histoire va finir, et on ne ressent quasiment jamais les sacrifices de ces femmes qui ont mis en jeu leur vie, leur image, leur âme et leur avenir.

Reste un film qui donne la parole aux femmes, ce qui n’est pas rien, à condition de le savoir en entrant. Mais le film ne peut s’empêcher de tout souligner, comme Halimi qui tient la porte aux femmes tandis que les hommes passent devant sans s’en soucier, qui distingue systématiquement le masculin générique du féminin. Autant de petits gestes qui, à force d’être superposés avec application, creusent une distance didactique là où on attendait une implication politique et morale, ou simplement des scènes de vie plus authentiques. Notamment soutenu par Disney+ et France Télévisions, L’Affaire Marie-Claire servira très certainement de support pédagogique efficace dans les collèges. Mais pour un cinéma plus exigeant, on repassera.

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2026.

L’Affaire Marie-Claire – fiche technique

Titre international : Women on trial
Réalisation : Lauriane Escaffre, Yvo Muller
Scénario : Lauriane Escaffre, Yvo Muller
Interprètes : Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Grégory Gadebois, Saül Benchetrit, Sarah Suco, Florence Loiret-Caille, Xavier Robic
Photographie : Jean-François Hensgens
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Céline Cloarec
Musique : Philippe Rombi
Sociétés de production : Quad Films
Coproduction : Gaumont, France 3 Cinéma
Pays de production : France
Société de distribution France : Gaumont
Durée : 1h42
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie : 4 novembre 2026

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.