Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, Ben’imana aborde le pardon, la résilience et la transmission d’une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d’émotions, lauréat de la Caméra d’or, qui invite à s’unir dans l’humanisme au-delà des ethnies.

Née au Rwanda, Marie-Clémentine Dusabejambo a découvert le cinéma grâce à un collectif local de jeunes cinéastes, soutenu par Lee Isaac Chung. Ce dernier, réalisateur américain connu pour Minari et Twisters, est venu au Rwanda pour tourner Munyurangabo, sélectionné à Un Certain Regard en 2007, puis a continué de fournir du matériel et à enseigner à ses équipes sur place. Après avoir remporté le concours de scénarios du Tribeca Films Institute, la cinéaste rwandaise a réalisé trois courts-métrages, Lyiza, Une place pour moi et Icyasha, sélectionnés dans plusieurs festivals internationaux. Elle a également travaillé comme script et documentaliste sur la série Why We Hate ? co-produite par Steven Spielberg. Dans Ben’imana, elle reprend le thème de la résilience, déjà traité dans Lyiza, afin d’explorer la mémoire vive de son pays. Après avoir interrogé de nombreuses femmes pour capter les faits, mais surtout leurs émotions, Marie-Clémentine Dusabejambo compose un drame proche du documentaire, où le silence est roi, qui lui a permis de décrocher la première sélection d’un réalisateur rwandais au Festival de Cannes.

En 1994, le génocide de la minorité Tutsi par le régime extrémiste Hutu a marqué l’histoire du Rwanda. Le pays s’enferme dans le silence pendant plus de dix ans, jusqu’à ce que des juridictions populaires, appelées les GACACA, soient instituées entre 2005 et 2012 pour juger les crimes de génocide et contre l’humanité. Ces instances se tiennent sur les collines, devant une assemblée de villageois, sous la supervision d’anciens de la communauté et sans avocat. Chacun y prend librement la parole pour se plaindre ou témoigner. Derrière cette forme de jugement traditionnel, le Rwanda soutient l’idée qu’un peuple meurtri, divisé entre victimes et bourreaux, ne peut être condamné que par lui-même. Un moyen de faire éclater au grand jour une histoire collective et de faciliter le vivre ensemble et le pardon. C’est dans ce contexte que se déroule Ben’imana.

Le poids de la douleur

Vénéranda, une survivante du génocide, s’implique dans l’organisation des GACACA. Convaincue par la nécessité de pardonner, afin de mettre le passé derrière elle, elle favorise les rencontres entre les victimes et les criminels. Mais lorsque sa fille, Tina, tombe enceinte d’un membre des anciens Hutus, Vénéranda doit affronter ses propres secrets et contradictions. Pendant ce temps, sa sœur, Suzanne, cherche à obtenir justice pour le meurtre de son époux. À travers plusieurs récits entremêlés, Ben’imana montre comment le génocide a affecté l’existence des femmes : l’acceptation complexe de l’enfant de Tina, les tentatives d’apaisement de Vénéranda, le combat pour la justice de Suzanne, les traces indélébiles laissées par les viols et les mutilations sexuelles, sans oublier la destruction des maisons.

Cette société brisée peine à pardonner car elle refuse de s’exprimer. Marie-Clémentine Dusabejambo a d’ailleurs choisi la fiction, plutôt que le documentaire, face à la difficulté de faire parler des femmes face à la caméra. La culture rwandaise, très ancrée dans la pudeur et le silence, exige en effet de ne pas partager sa souffrance afin de conserver sa dignité, mais aussi d’affirmer sa force. Cette réalité est largement dépeinte dans Ben’imana. La majorité des rwandaises, qui se taisent en public et lors des GACACA, n’osent prendre la parole qu’entre elles, dans un cadre intime. Le film présente ainsi le pardon et la résilience comme un long cheminement, dont l’étape la plus ardue n’implique pas la volonté intérieure, mais le corps, qui doit s’ouvrir aux autres par le dialogue. Comme le rappelle la réalisatrice, « le traumatisme est quelque chose de collectif, mais aller vers la paix est une odyssée individuelle ».

Si le pardon demeure un choix personnel, la transmission de la souffrance semble inévitable. Par son silence, un rempart érigé contre la douleur, Vénéranda espère protéger sa fille. Cependant, les vieilles blessures enfouies restent perceptibles. Les nouvelles générations en héritent. Sans comprendre la vérité, comment construire son identité ? Cette question empêche Tina d’avancer. Tout en constatant les risques de cette « transmission muette », le film exprime l’humanité au-delà des divisions ethniques. Une approche manifestée par une focalisation sur les visages, filmés en gros plans, et également par le titre. Ben’imana signifie ainsi « le peuple de Dieu » ou « les chanceux », un terme qui fait référence à l’unité du Rwanda. Avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse, Marie-Clémentine Dusabejambo invite à refermer les cicatrices du passé. Son premier long-métrage, impressionnant de maîtrise, ouvre une très belle fenêtre sur le cinéma rwandais.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026.

Ben’imana – fiche technique

Réalisation : Marie-Clémentine Dusabejambo
Scénario : Marie-Clémentine Dusabejambo, Delphine Agut
Interprètes : Clémentine U. Nyirinkindi, Kesia Kelly Nishimwe, Arivere Kagoyire
Photographie : Mostafa El Kashef
Son : Eugène Safali
Décors : Ricardo Sankara
Montage : Nadia ben Rachid
Musique : Igor Mabano
Sociétés de production : Ejo Cine, Ogweli Production, Princesse M Productions, Les Films du Bilboquet, DUOfilm
Pays de production : Rwanda, Gabon, France, Norvège, Côte d’Ivoire
Société de distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h41
Genre : Drame

Festival

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

"La Bataille de Gaulle", diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, "L'âge de fer", s'intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Newsletter

À ne pas manquer

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

Avec Passenger, André Øvredal revient à l’horreur d’exploitation pure, entre légende urbaine, présence démoniaque et frissons nocturnes sur les routes. Si son excellente scène d’ouverture et quelques morceaux de mise en scène rappellent son vrai savoir-faire, le film reste trop banal, trop calibré et trop pauvre dans ses personnages pour dépasser le rang de série B honnête.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.