Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, Ben’imana aborde le pardon, la résilience et la transmission d’une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d’émotions, lauréat de la Caméra d’or, qui invite à s’unir dans l’humanisme au-delà des ethnies.
Née au Rwanda, Marie-Clémentine Dusabejambo a découvert le cinéma grâce à un collectif local de jeunes cinéastes, soutenu par Lee Isaac Chung. Ce dernier, réalisateur américain connu pour Minari et Twisters, est venu au Rwanda pour tourner Munyurangabo, sélectionné à Un Certain Regard en 2007, puis a continué de fournir du matériel et à enseigner à ses équipes sur place. Après avoir remporté le concours de scénarios du Tribeca Films Institute, la cinéaste rwandaise a réalisé trois courts-métrages, Lyiza, Une place pour moi et Icyasha, sélectionnés dans plusieurs festivals internationaux. Elle a également travaillé comme script et documentaliste sur la série Why We Hate ? co-produite par Steven Spielberg. Dans Ben’imana, elle reprend le thème de la résilience, déjà traité dans Lyiza, afin d’explorer la mémoire vive de son pays. Après avoir interrogé de nombreuses femmes pour capter les faits, mais surtout leurs émotions, Marie-Clémentine Dusabejambo compose un drame proche du documentaire, où le silence est roi, qui lui a permis de décrocher la première sélection d’un réalisateur rwandais au Festival de Cannes.
En 1994, le génocide de la minorité Tutsi par le régime extrémiste Hutu a marqué l’histoire du Rwanda. Le pays s’enferme dans le silence pendant plus de dix ans, jusqu’à ce que des juridictions populaires, appelées les GACACA, soient instituées entre 2005 et 2012 pour juger les crimes de génocide et contre l’humanité. Ces instances se tiennent sur les collines, devant une assemblée de villageois, sous la supervision d’anciens de la communauté et sans avocat. Chacun y prend librement la parole pour se plaindre ou témoigner. Derrière cette forme de jugement traditionnel, le Rwanda soutient l’idée qu’un peuple meurtri, divisé entre victimes et bourreaux, ne peut être condamné que par lui-même. Un moyen de faire éclater au grand jour une histoire collective et de faciliter le vivre ensemble et le pardon. C’est dans ce contexte que se déroule Ben’imana.
Le poids de la douleur
Vénéranda, une survivante du génocide, s’implique dans l’organisation des GACACA. Convaincue par la nécessité de pardonner, afin de mettre le passé derrière elle, elle favorise les rencontres entre les victimes et les criminels. Mais lorsque sa fille, Tina, tombe enceinte d’un membre des anciens Hutus, Vénéranda doit affronter ses propres secrets et contradictions. Pendant ce temps, sa sœur, Suzanne, cherche à obtenir justice pour le meurtre de son époux. À travers plusieurs récits entremêlés, Ben’imana montre comment le génocide a affecté l’existence des femmes : l’acceptation complexe de l’enfant de Tina, les tentatives d’apaisement de Vénéranda, le combat pour la justice de Suzanne, les traces indélébiles laissées par les viols et les mutilations sexuelles, sans oublier la destruction des maisons.
Cette société brisée peine à pardonner car elle refuse de s’exprimer. Marie-Clémentine Dusabejambo a d’ailleurs choisi la fiction, plutôt que le documentaire, face à la difficulté de faire parler des femmes face à la caméra. La culture rwandaise, très ancrée dans la pudeur et le silence, exige en effet de ne pas partager sa souffrance afin de conserver sa dignité, mais aussi d’affirmer sa force. Cette réalité est largement dépeinte dans Ben’imana. La majorité des rwandaises, qui se taisent en public et lors des GACACA, n’osent prendre la parole qu’entre elles, dans un cadre intime. Le film présente ainsi le pardon et la résilience comme un long cheminement, dont l’étape la plus ardue n’implique pas la volonté intérieure, mais le corps, qui doit s’ouvrir aux autres par le dialogue. Comme le rappelle la réalisatrice, « le traumatisme est quelque chose de collectif, mais aller vers la paix est une odyssée individuelle ».
Si le pardon demeure un choix personnel, la transmission de la souffrance semble inévitable. Par son silence, un rempart érigé contre la douleur, Vénéranda espère protéger sa fille. Cependant, les vieilles blessures enfouies restent perceptibles. Les nouvelles générations en héritent. Sans comprendre la vérité, comment construire son identité ? Cette question empêche Tina d’avancer. Tout en constatant les risques de cette « transmission muette », le film exprime l’humanité au-delà des divisions ethniques. Une approche manifestée par une focalisation sur les visages, filmés en gros plans, et également par le titre. Ben’imana signifie ainsi « le peuple de Dieu » ou « les chanceux », un terme qui fait référence à l’unité du Rwanda. Avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse, Marie-Clémentine Dusabejambo invite à refermer les cicatrices du passé. Son premier long-métrage, impressionnant de maîtrise, ouvre une très belle fenêtre sur le cinéma rwandais.
Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026.
Ben’imana – fiche technique
Réalisation : Marie-Clémentine Dusabejambo
Scénario : Marie-Clémentine Dusabejambo, Delphine Agut
Interprètes : Clémentine U. Nyirinkindi, Kesia Kelly Nishimwe, Arivere Kagoyire
Photographie : Mostafa El Kashef
Son : Eugène Safali
Décors : Ricardo Sankara
Montage : Nadia ben Rachid
Musique : Igor Mabano
Sociétés de production : Ejo Cine, Ogweli Production, Princesse M Productions, Les Films du Bilboquet, DUOfilm
Pays de production : Rwanda, Gabon, France, Norvège, Côte d’Ivoire
Société de distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h41
Genre : Drame