Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Dans Sheep in the Box, un couple en deuil reçoit une offre qu’il ne peut pas refuser : une copie humanoïde de leur enfant décédé dans un accident. Quelque part entre une relecture du Petit Prince et de Frankenstein, Kore-eda signe une méditation douce et mélancolique sur ce qu’on appelle guérir trop vite.

Il y a des films qui mêle douceur et douleur dans le même mouvement. On reconnaît la beauté des images, on s’imprègne des dialogues, on comprend ce qu’ils veulent raconter et pourtant quelque chose résiste. Kore-eda aborde son dix-septième long-métrage avec la grâce qui a fait sa réputation, ce regard posé sur les familles comme on pose une main sur une épaule, sans forcer, sans juger. Otone et Kensuke ont perdu leur fils Kakeru, sept ans, et se voient proposer par une société nommée REbirth une copie humanoïde de l’enfant disparu. Ce qui aurait pu n’être qu’un épisode de Black Mirror devient, dans ses mains, une histoire bien plus intime et troublante, plus proche de A.I. Intelligence Artificielle mais en en renversant le point de vue. Il s’agit alors moins de la résurrection d’un enfant que celle de deux adultes figés dans leur chagrin.

Le mouton en dehors de sa boîte

Le titre vient du Petit Prince de Saint-Exupéry, ce mouton qu’on ne voit pas mais qu’on imagine dans sa boîte. C’est un film sur les liens invisibles, dit Kore-eda, sur ces choses qu’on ne voit pas mais qui nous maintiennent en vie. Les arbres y ont autant de présence que les personnages, communiquant entre eux par des réseaux souterrains que personne ne perçoit, comme les regrets qui ne s’atténuent pas avec le temps ou comme les mots qu’on n’a jamais eu l’occasion de dire. Car c’est bien là le vrai sujet du film. Otone et Kensuke ont fait de leur mieux, mais cela n’a pas suffi. La société REbirth ne ressuscite pas Kakeru. Elle ressuscite ses parents, c’est eux qui reviennent à la vie, lentement, maladroitement, à travers cette cohabitation impossible et pourtant nécessaire.

Ce qui reste en mémoire, ce sont ces séquences où le rapport entre parents et enfant bascule sans crier gare. Comme une sortie dans un aquarium, où on ressent une séparation physique avec les vitres. Et surtout ces moments d’inversion pédagogique où ce sont les parents qui apprennent de ce qu’ils n’arrivent pas à considérer comme leur fils. Il y réside quelque chose de profondément juste, et fidèle à la filmographie de Kore-eda : les enfants ont toujours su des choses que les adultes refusent de regarder en face, comme dans les meilleures œuvres de Steven Spielberg. Ici, c’est un humanoïde, un être sans culpabilité, sans peur du vide, qui leur montre que lâcher prise ne signifie pas se trahir soi-même. Car les enfants finissent toujours par dépasser leurs parents, et c’est certainement ce qu’on leur souhaite.

Ainsi, Sheep in the Box se présente comme un poème qu’on lit avec tendresse et qu’on referme avec mélancolie, malgré un passage à vide. Le film intériorise beaucoup une question qui revient hanter ceux qui restent : de quoi Otone et Kensuke sont-ils coupables, au fond ? Pas de la mort de Kakeru. Plutôt de ne pas avoir su vivre avec. Et c’est peut-être le robot lui-même, en choisissant de partir, qui leur offre la seule réponse possible, au-delà du pardon. C’est cette bienveillance lumineuse qui en fait sa grâce et, parfois, sa limite. On a connu la plume de Kore-eda plus décisive, comme dans L’Innocence. Mais il y a dans ce geste final quelque chose de doux et de bouleversant : un enfant artificiel qui s’en va pour que ses parents, enfin, recommencent à vivre.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Sheep in a box – fiche technique

Titre original : Hako no Naka no Hitsuji
Réalisation : Hirokazu Kore-eda
Scénario : Hirokazu Kore-eda
Interprètes : Haruka Ayase, Daigo Yamamoto, Rimu Kuwaki
Photographie : Ryuto Kondo
Décors : Harumi Hamasaki
Costumes : Sachiko Ito
Montage : Hirokazu Kore-eda
Musique : Yûta Bandoh
Producteurs : Junyuki Shimoba, Tsutomu Tsuchikawa
Sociétés de production : AOI Pro., Fuji Television, GAGA, Toho
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h06
Genre : Drame, Science-fiction
Date de sortie : 16 décembre 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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