« Rainmaker » : la tragédie humide de Charles Hatfield

Avec Rainmaker, Rodolphe et Griffo exhument une trajectoire aussi improbable que vertigineuse : celle de Charles Hatfield, vendeur de machines à coudre devenu faiseur de pluie, prophète météorologique pris au piège de son propre prodige. Un récit biographique au parfum de légende, où l’eau tombe du ciel aussi sûrement que les doutes.

Une formule « magique » composée de vingt-trois éléments, capable de faire tomber la pluie sur les plaines californiennes brûlées par le soleil et l’attente angoissée des agriculteurs. Voilà ce qui forme le cœur de Rainmaker. Une recette alchimique née de la nécessité, du désespoir agricole, de cette Amérique de la fin du XIXᵉ siècle qui regarde le ciel avec inquiétude.

C’est à Charles Hatfield que l’on doit cette recette improbable – et puante – qui fait tomber la pluie. Il n’est pourtant pas un savant auréolé de diplômes. Il vend des machines à coudre, métier modeste s’il en est. Autodidacte obstiné, il observe, expérimente, mélange des produits chimiques et apprend à lire le ciel. Son talent – ou son intuition – consiste d’ailleurs moins à créer la pluie qu’à la provoquer au bon moment : Hatfield sait reconnaître les conditions favorables et prétend accélérer ce que la nature hésite encore à offrir.

Le procédé fonctionne. Assez, en tout cas, pour convaincre. La rumeur enfle. L’homme devient une curiosité, puis une solution pour de nombreuses localités en proie à la sécheresse. Il fait pleuvoir là où on l’appelle. Sa réputation s’étend, ses contrats se multiplient, et avec eux une certaine ivresse : celle de croire que l’on tient enfin les leviers d’un monde capricieux.

Jusqu’au jour où la municipalité de San Diego frappe à sa porte. La ville est exsangue, ses réservoirs vides. La mairie ne sait plus que faire. Hatfield est alors engagé pour ce qui ressemble à un miracle. Il l’obtient – mais peut-être trop bien ! La pluie tombe, ne s’arrête plus ; elle se transforme en déluge. Quartiers inondés, destructions massives : la catastrophe prend des accents bibliques. La pluie salvatrice devient fléau.

Le mythe se retourne contre son créateur. Le maire refuse de payer. Le tribunal s’en mêle. Hatfield réclame son dû ; la ville accepte, mais à une condition impossible : qu’il assume les conséquences de ses actes, qu’il endosse une part des dégâts causés. L’homme qui prétendait maîtriser les éléments se heurte à une évidence juridique et morale : provoquer la pluie, c’est aussi répondre de ses excès.

C’est la fin d’une ascension des plus incongrues. Charles Hatfield disparaît de la scène publique et retourne à ses machines à coudre, laissant derrière lui une carrière brisée et une question irrésolue : était-il un génie mal compris ou un habile opportuniste emporté par sa propre mise en scène ?

Rainmaker se lit d’une traite, porté par une histoire de vie suffisamment insolite pour compenser une densité parfois légère. Le récit assume une tonalité souvent malicieusement ironique : Hatfield est aussi dépeint comme un coureur de jupons, personnage faillible, volontiers excessif, loin de toute figure héroïque monolithique. Cette humanité parfois un peu ridicule rehausse l’album.

La BD trouve également sa profondeur dans les retours sur l’enfance du protagoniste : une jeunesse marquée par les sécheresses répétées, par ces sorciers amérindiens que l’on voyait invoquer la pluie lors de rituels. Tout fait lien. Et l’album, finalement, nous met en contact avec un personnage oublié des livres d’histoire, mais pourtant non moins passionnant. 

Rainmaker, Rodolphe et Griffo
Anspach, 23 janvier 2026, 46 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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