Les Neronia ou les caprices de Néron

Cet album inaugure l’ultime cycle de la série Murena qui a connu un coup dur avec la mort de son dessinateur Philippe Delaby en janvier 2014, donc après la parution du n°9 de la série Les épines. Pour ce cycle, le jeune Jérémy succède à l’Italien Théo qui avait repris le dessin à partir de l’épisode n°10 Le banquet.

D’emblée on constate que l’Empereur Néron se fait appeler César. C’est l’occasion de signaler que sur bien des points, il faut faire confiance à Jean Dufaux, le scénariste de la série qui connaît bien l’Antiquité romaine (voir la série de notes qu’on trouve en fin d’album, comme d’habitude). Il faut aussi savoir que sur cette période, nous sont parvenus un certain nombre de témoignages écrits, ainsi que des œuvres d’art. Malheureusement, il faut faire avec la fragilité du témoignage humain, certainement des contradictions et des déformations. Je pense aux documents qui nous sont parvenus grâce au travail de copistes des abbayes dont les historiens considèrent qu’ils ont pu déformer ou expurger ce qu’ils avaient sous les yeux pour nous transmettre des informations plus conformes à leur vision du monde. Ici quand même certains détails, de langage, sonnent très actuels et non antiques, comme cette façon qu’a Néron d’ordonner « Je veux savoir ce qu’il en est, heure par heure… » à propos des recherches de Murena qui vient de s’évader (planche 1).

Intrigues autour de Néron

Le titre de l’album fait référence aux Jeux que Néron a voulu remettre au goût du jour. L’album nous montre l’empereur se comportant en despote qui règne grâce à la crainte qu’il inspire, du fait de son caractère autoritaire et capricieux. Avec une belle économie de moyens, le scénario fait sentir l’épreuve de force entre le Sénat et l’Empereur. En effet, Rome sort à peine d’une terrible épreuve : le grand incendie qui a ravagé la ville en 64 de notre ère. La reconstruction a épuisé les caisses de l’État. Or, Néron qui se pique de poésie veut instituer des Jeux où l’éloquence et la poésie côtoieraient certaines épreuves sportives. Les sénateurs qui redoutent le coût de ces Jeux, tentent de le dissuader de les organiser. Peine perdue. Ainsi Néron peut déclamer à son aise devant une foule immense qui se presse dans une arène. L’ennui (attesté) de Vespasien qui s’endort est révélateur, pourtant Néron est acclamé. Ce qui ne l’empêche pas, un peu plus tard, de reconnaître que son succès doit à sa position d’Empereur. J’y vois la volonté de Dufaux de chercher à nuancer son propos pour dresser un portrait de Néron dont on retient surtout d’habitude la cruauté et les extravagances. Or, et c’est un des nœuds de l’album et très probablement du cycle, entre Néron et Murena (personnage fictif, rappelons-le), il existe une vieille amitié jamais éteinte en dépit des circonstances. Ainsi, au début de l’album, alors que Murena croupit en prison, il bénéficie d’une complicité extérieure pour s’évader. Cela fera dire un peu plus tard à Tigellin, très influent auprès de Néron, que Murena doit profiter de certains appuis. L’empereur le provoque en lui demandant s’il ne le soupçonne pas lui-même. C’est finement joué, car Tigellin ne peut que nier. C’est l’occasion de rappeler que la série et cet album en particulier grouille d’intrigues où de nombreux personnages manœuvrent régulièrement. Ici, les principales manœuvres observées sont l’œuvre de Tigellin et de l’Hydre, personnage féminin déjà vu dans de précédents épisodes : une femme formée au combat. Mais Néron n’est pas en reste. Schématiquement, les femmes usent de leurs charmes, par opposition à la majorité des hommes qui usent de leur force physique.

Le couple Néron-Poppée

Finalement, l’épisode marquant de cet album est plutôt la mort de Poppée que la tenue des Neronia. L’Histoire retient qu’elle est morte des suites d’un coup de pied de Néron lui-même dans son ventre alors qu’elle était enceinte. Curieusement, l’Histoire retient aussi que Néron aimait Poppée. On imagine donc une violente dispute due au caractère de Néron. Ici, Dufaux brode avec cela, tout en retombant sur ses pattes pour coller avec la vérité historique. C’est assez astucieux et confirme son habileté de scénariste qui mêle personnages réels avec ce qu’on connait d’eux et personnages fictifs. L’intervention de ces personnages fictifs lui permet de faire le lien entre les événements, à sa façon. Ainsi, tout en proposant une BD lisible et pleine de rebondissements, il nous immerge dans l’Antiquité romaine en nous proposant une fiction parfaitement crédible. Cet album ne faillit pas à la règle. N’oublions pas que Murena est un exemple typique de série franco-belge avec des épisodes en 46 planches sur un format classique. On remarque néanmoins que le dessinateur Jérémy, malgré son jeune âge, s’en tire très bien. Son dessin est tout à fait dans la lignée de ce qu’avait initié Philippe Delaby et que Théo avait déjà su reprendre avec intelligence. Le style est très comparable, le choix des couleurs aussi. Et la mise en scène bénéficie d’un savoir-faire de qualité qui bénéficie probablement du fait que Jérémy connaît bien la série pour avoir mis en couleurs les albums n°5 à 8. A noter, ce que Jean Dufaux précise : il avait raconté à Delaby où ce cycle devait mener, une semaine avant la mort du dessinateur. Pour conclure, on apprend aussi de Dufaux qu’il pensait intituler ce cycle Le cycle de la mort (voir les yeux fermés de Poppée sur l’illustration de couverture) et qu’il a préféré finalement l’intituler Le cycle de l’amitié qui fait probablement référence à l’amitié entre Néron et Murena mais probablement aussi à celle entre Delaby et lui-même.

Les Neronia (Murena – Chapitre treizième) – Jean Dufaux (scénario), Jérémy (dessin et couleurs), Philippe Delaby étant crédité comme auteur d’origine de la série
Dargaud : paru le 7 novembre 2025
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3.5

Festival

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