L’Agent secret : un thriller sociologique

Marcelo parviendra-t-il à échapper à ses poursuivants ? Derrière ce film à suspense plein de zones d’ombre se cache le portrait contrasté d’un pays soumis autant à la violence qu’à la solidarité. Brillamment réalisé.

Une ouverture saisissante

La première scène est de celles qui marquent. Une Coccinelle jaune s’arrête à une station-service. Regard stupéfait de son conducteur devant lui : un cadavre gît à terre, recouvert d’un simple carton. Le gérant de la station, en servant son client, explique qu’il s’agit d’un voleur qui n’a eu que ce qu’il mérite. Il attend depuis plusieurs jours la police pour le débarrasser de ce cadavre qui commence à sentir et attire les chiens errants. La police ? La voilà justement. Mais, surprise, elle vient pour autre chose : l’un des deux flics voulait simplement contrôler cette Coccinelle. Ignorant, donc, le cadavre, voilà l’un des deux policiers qui cherche des poux dans la tête de Marcelo, notre héros. En vain. Plus qu’à faire un appel à la générosité. Il n’obtiendra que des cigarettes. On aura vu aussi passer une voiture emplie de têtes déguisées puisque c’est carnaval à Recife. Passionnant. On pense à une scène d’ouverture du même acabit, celle de A History of violence de David Cronenberg.

Eût-il su maintenir ce niveau de cinéma, L’Agent secret était un grand film. Ce n’est pas tout à fait le cas, mais le dernier opus de Kleber Mendonça Filho reste un bon film, voire un très bon film, qui méritait sans doute son prix à Cannes. Voyons pourquoi.

Deux films en un

Ce qui fait la singularité du film, c’est son ambiguïté, portée par le titre puisqu’on ne verra pas d’agent secret : simplement un professeur d’université qui a osé s’opposer aux vues d’un grand industriel désireux de privatiser la très cosmopolite équipe de recherche de Recife, pour l’orienter à son profit. Le film de Filho est une hydre à deux têtes, comme ce chat siamois déambulant dans l’appartement affecté au héros :

  • Un film de genre, dans la veine d’un De Palma (auquel un split screen fait peut-être référence), celui du thriller reposant sur la traque d’un homme à abattre.
  • Une chronique politico-sociale, évoquant le pays dans ces années 70 marquées par une dictature au pouvoir. La reconstitution est impeccable : vêtements et coiffures, voitures flashy de l’époque, disques vinyles, cassettes audio BASF et magnétophones pour enregistrer, cabines téléphoniques vintage en diable, jusqu’à l’étalonnage qui respire par tous les pores cette glorieuse décennie.

L’Agent secret navigue avec talent entre ces deux eaux. Faisant progresser lentement son intrigue, il sème, tel le Petit Poucet, des événements constitutifs de la société brésilienne.

Un portrait ambivalent du Brésil

De nombreux thèmes sont égrainés au fil du récit.

  • Le recours à l’autodéfense, avec ce premier cadavre abattu froidement, d’une façon si assumée qu’on appelle la police simplement pour qu’elle vienne faire le ménage. La vie n’a qu’un prix très relatif au Brésil, puisqu’on dénombre près de 100 morts dus au carnaval. On recouvre le cadavre d’un carton, voire d’un simple papier journal, comme dans la tuerie finale dans un salon de coiffure, et on passe à autre chose.
  • La corruption de la police, d’abord de faible intensité avec l’agent de la station-service, plus affirmée ensuite avec le commissaire Euclides qui a fait éliminer un étudiant gênant dont on retrouvera la jambe dans l’estomac d’un requin. Mais cette police est aussi capable d’assurer sa mission au péril de sa vie, comme on le verra à la fin. Le film se garde de tout manichéisme.
  • L’exploitation des plus faibles. Au Brésil, tout se négocie banalement, même la tête d’un homme. Dans L’Agent secret, c’est toujours le plus bas dans l’échelle sociale qui fixe ses conditions : le tueur à gages obtient ses 60 000 cruzeros pour l’exécution de Marcelo, qu’il entend sous-traiter pour 2 000 mais est contraint de lâcher les 4 000 réclamés par ce sbire qui semble parfait pour la mission. Le plus faible obtient ce qu’il veut, mais il est tout de même exploité. On peut aussi acheter un projectionniste pour qu’il livre une adresse. Une bourgeoise n’est guère inquiétée si elle provoque la mort du fils de sa femme de ménage.
  • Le mépris du Sud pour le Nord, porté par le personnage de l’industriel. Il nous vaut une scène intense au restaurant, où Fátima, la compagne de Marcelo, agonit d’injures le grand vilain et son fils. Le film cultivant sans cesse le flou, on ne fera que supposer que là fut la raison de sa mort.
  • Le goût du peuple pour le fantastique. C’est l’histoire de la jambe poilue, dont Filho a expliqué, dans une interview au Nouvel Obs, qu’elle était une légende populaire à Recife dans les années 70. « En 1975, deux journalistes à Recife, parce qu’ils ne pouvaient pas décrire noir sur blanc les exactions de la police, ont créé cette ‘jambe poilue’ comme un code secret entre les lecteurs et eux. Quand ils relataient un ratonnade contre des gays, par exemple, ‘la jambe poilue’ en était l’autrice. » Filho aime ces incartades dans le fantastique, comme le montrait déjà Barucau, où une soucoupe volante faisant son apparition ne convainquait qu’à moitié. La scène de vengeance de la jambe est ici trop approximative pour faire passer cette audacieuse rupture de ton. Le goût du fantastique est aussi exprimé par les films que passe Seu Alexandre, le beau-père du héros, dans son cinéma : ils suscitent des cris d’effroi librement exprimés. Le fils de Marcelo, double du cinéaste, est d’ailleurs fasciné par les requins qu’il dessine à l’envi, et n’a qu’un désir, voir le fameux Jaws de Spielberg. Le cinéma qui diffusait ces films riches en hémoglobine sera reconverti en… établissement de transfusion sanguine. Malicieux.
  • Le sens de la fête, puisque l’action se déroule durant le carnaval. Il permet, outre quelques superbes scènes urbaines, de distiller une certaine inquiétude avec ce masque de monstre rouge qui s’accroche à la Coccinelle au début du film, masque qui reviendra dans un cauchemar de Marcelo. La frontière entre fête et violence et ténue, d’où les 91 morts. Les musiques extradiégétiques choisie par Filho concourent à inscrire la noirceur de l’intrigue dans une atmosphère de légèreté et d’insouciance.
  • La solidarité régnant au sein du petit peuple. Elle est portée par cette pension tenue par une malicieuse septuagénaire qu’incarne la chanteuse Tania Maria. Sont réunis là des gens de toutes sortes, dont le point commun est d’être contraints de se cacher. Une Angolaise et son mari s’en détachent, ainsi que la belle Claudia avec qui Marcelo ne tarde pas à avoir une liaison.
  • La violence sèche qui peut exploser à tout moment. C’est le pôle « film de genre » de cet Agent secret qui la donne à voir. Deux flics se font trouer la peau, avant que Bibi, le plus jeune des deux tueurs à gages, suive le même chemin. Filho a l’intelligence de laisser hors champ l’exécution de Marcelo : on la découvre via le scan d’un article de presse.

Car cette histoire est suivie par deux jeunes femmes d’aujourd’hui – un simple smartphone suffit à nous le faire comprendre. L’une avec désinvolture, l’autre avec obstination. Elles écoutent les cassettes de l’époque pour tenter de comprendre. Cette mise en abyme est une brillante idée car elle met le spectateur au diapason des chercheuses : concernant l’enquête puisque nous peinons à comprendre, comme elles, les tenants et aboutissants de cette intrigue pleine de zones d’ombre, et dans son dénouement puisque, n’ayant pas vu le meurtre de Marcelo, nous sommes contraints, comme elles, de l’imaginer. Les deux jeunes femmes placent par ailleurs le film dans la même position que Marcelo, autant tourné vers le passé, puisqu’il cherche la fiche de sa mère disparue, que vers l’avenir, puisqu’il entend soustraire son fils à la menace qui pèse sur lui.

Un récit sans cesse stimulant

Malgré la part d’inexpliqué du récit, on le suit toujours avec plaisir. Sans doute grâce aux nombreuses incongruités, semées là aussi comme les cailloux du Petit Poucet, qui ne cessent de stimuler le spectateur. Des paillettes restées sur le costard du commissaire Euclides qui tient à ce qu’on lui donne du « docteur ». Une scène au centre d’identification où travaille Marcelo, qu’on a fait venir plus tôt pour son premier jour sans qu’il ait quoique ce soit à faire – intrigant, même si l’entrevue avec la bourgeoise troublée par sa femme de ménage est un peu laborieuse. Une visite à un Allemand à tête de nazi (Udo Kier, qui officiait déjà dans Bacurau avec moins d’ambiguïté) dont on nous apprend qu’il est en fait… un juif rescapé (faut-il le croire ?). Un extrait du Magnifique avec Belmondo, dont le titre brésilien est… O Agento Secreto !

Filho soigne par ailleurs ses personnages secondaires, tous attachants, comme le beau-père touché d’apprendre l’hommage que lui rendit sa fille le soir de sa colère au restaurant, comme cette femme angolaise apatride ou comme le garçon à tout faire qui se sent seul à être nommé par son vrai prénom. Liste non exhaustive. Ils sont d’ailleurs tous montrés au générique final, suivant un code davantage en vigueur dans les années 70 qu’aujourd’hui.

Si, comme l’a souligné le jury cannois, le film vaut surtout par son scénario, la réalisation nous offre tout de même quelques belles choses. Saluons deux raccords savoureux : le premier, après que l’industriel a réclamé à ses tueurs à gage qu’on fasse « un trou dans la bouche » à Marcelo, vers la bouche grande ouverte de celui-ci se faisant examiner par Claudia ; le second, du tueur comptant ses billets au projectionniste faisant le même geste. Dans la lignée des détails intrigants, signalons le geste gratuit consistant à zoomer sur la plaque d’immatriculation des véhicules. Un Bresson, cinéaste des obsessions formelles, ne désavouerait pas.

Tout cela est brillant. Reste, malgré tout, une réserve, que Bacurau, déjà, suscitait: L’Agent secret est un bel exercice de style mais ne dit finalement pas grand chose, en dehors du portrait qu’il propose du Brésil, somme toute assez convenu, bien moins surprenant que la mise en scène. Un divertissement haut-de-gamme, mais assez peu fécond.

Lire aussi la critique de Rémy Fiers

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Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
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