Les Braises : Refroidies

Une ouvrière, jouée par Virginie Efira, s’engage dans un mouvement social joyeux et ambitieux, qui lui redonne à la fois une dignité et un lieu où exercer ses talents. Pendant ce temps, son mari, chef d’une petite entreprise de transport, préfère, lui, garder ses distances avec une lutte qui lui apparaît vaine et continuer de jouer le jeu du système. Toute ressemblance avec des faits historiques s’étant déroulés en l’an -2 avant la COVID est parfaitement voulue. Un film social français à la tournure habituelle, qui s’efforce d’éviter soigneusement toute caricature, et c’est justement ce qu’on lui reproche.

On s’attendait à pire. Quand le cinéma français entend représenter la misère sociale, il balance généralement entre le grotesque et le lisse. Thomas Kruithof a choisi la seconde option. Il a évité le pire sans doute, mais sa très relative justesse manque surtout d’audace.

Le lissage commence dès le casting. Malgré leur talent, Virginie Efira et Arieh Worthalter peinent à faire oublier leur classe d’origine. Elle, semble à chaque instant prête à dégainer une carte de presse ou un stéthoscope, et lui, débarquer d’une représentation de Tchekhov à la Comédie-Française. Kruitof avait si peur de produire une caricature indigne de beauf qu’il en a fait des petit-bourgeois de centre-ville, à son image. Les gilets-jaunes qui entourent Efira sont autrement mieux castés, mais la narration ne leur accorde qu’une place très secondaire et la mise en scène presque une fonction de décor. Le pauvre, ainsi en a décidé Thomas Kruitof, n’est pas cinématographique, sauf en arrière-plan.

Le lissage est enfin politique. On ne verra pas presque rien des discussions de rond-point à perte d’ouïes, où le sublime et le vulgaire, l’émouvant et le colérique, le généreux et le contempteur, l’utopique socialisant et le logomachique complotard se mêlaient avec autant de grâce que de lourdeur. Dans les Braises, on a le verbe bien posé, on s’écoute religieusement, on est toute politesse. Par peur de stigmatiser la beauferie du pauvre, on en a lissé toutes les aspérités, tous ses mauvais penchants, sa bêtise et sa méchanceté, et, de ce fait : son humour et sa tendresse. Ne reste que des petits blancs bien rangés, dont on se demande bien comment, avec si peu de vitalité, ils surent mettre le feu à une préfecture.

Ce dernier incident, tiré de fait réel, est dans le film l’un des rares moments où ce mouvement des gilets jaunes accuse une ambiguïté morale. D’autres pourraient y voir un motif de fierté et considéraient que les révoltés n’ont au contraire pas suffisamment saccagé et saboté. Pour ne pas donner prise aux condamnations morales qui servirent à les délégitimer, Kruithof retranche de son portrait des gilets jaunes toute leur rage et leur détermination, ne laissant à la fin que des visages d’agneaux étonnés. Désireux de les disculper, il les modère, les attiédit.

Mais, au final, reste une question : s’agit-il vraiment d’un film sur les gilets jaunes ? Que le réalisateur ait voulu donner une incarnation concrète à un type sociologique, explorer les liens entre l’intime et le politique, montrer comment des individus prennent conscience de leur destin collectif, tout cela constitue une intention certes louable, mais dont l’actualisation reste ici confuse. Les Braises est-il un film sur le couple où le mouvement des gilets jaunes joue le rôle de prétexte, ou est-ce un film sur les gilets jaunes où le couple joue celui de fil rouge narratif ? Dans les deux cas, l’échec est cuisant. Soit le film manque terriblement d’émotion et d’intensité dramatique, soit le nombre et la longueur des scènes consacré aux gilets jaunes est par trop resserrés ; toujours, les Braises semble manqué son sujet.
Ceux qui ont vibré à l’unisson de cette révolte trouveront au début et la fin l’occasion de réminiscence émouvante. Pour le reste, il ne se dégage des atermoiements familiaux d’Efira et Worthalter qu’un ennui poli.

Si la mise en scène est sobre et évite maints écueils, c’est au service d’un objet froid qui peine à honorer le débordement d’idées, de joie et de colère, probablement trop formidable, trop vivant, trop inconvenant pour un trop sage réalisateur parisien. On notera tout de même une représentation honnête et fine du travail ouvrier, chose, il faut l’avouer, devenu rare. D’un autre côté, tristement, on n’y verra pas grand-chose de la vie des ronds-points ou des manifs du samedi. Les Braises est à peine tout ce qu’il veut être : à peine un film social, à peine un drame familial, à peine une mémoire.

Bande-annonce : Les Braises

Fiche Technique : Les Braises

Réalisation : Thomas Kruithof
Scénario : Thomas Kruithof et Jean-Baptiste Delafon
Acteurs principaux : Virginie Efira, Arieh Worthalter, Mama Prassinos
Musique : Grégoire Auger
Décors : Jean Rabasse
Costumes : Carine Sarfati
Photographie : Christophe Beaucarne
Son : Nicolas Provost et Jon Goc
Montage : Jean-Baptiste Beaudoin et Guadalupe Cassius
Production : Thibault Gast et Matthias Werber
Production déléguée : David Giordano
Production associée : Jean-Baptiste Delafon
Sociétés de production : 24 25 Films, Wild Bunch, France 3, Kallouche Cinéma, Les Films Velvet et SRAB Films
Sociétés de distribution : Wild Bunch
Pays de production : France
Langue originale : français
Format : couleur
Durée : 102 minutes

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