La littérature s’empare du cinéma aux éditions LettMotif

Cet automne, les éditions LettMotif publient trois ouvrages où le septième art se fait miroir, prétexte ou révélateur. Directed by Stallone de Jean-Christophe HJ Martin, Thomas Liebmann de Jérôme D’Estais et Avat’aime de Laurent Bonetti : trois livres très différents, mais un même geste, celui d’interroger notre rapport intime aux images et aux figures du cinéma.

Il n’est pas interdit de songer aux programmations de cinémathèque : des films qu’on croyait connaître, des visages qu’on retrouve sous un autre angle et, enfin, des héros qui se déplacent du grand écran vers la page imprimée. C’est ce que propose LettMotif cet automne, avec trois livres dont le fil rouge n’est pas seulement la cinéphilie, mais une réflexion sur ce que le cinéma fait à nos vies, et sur la façon dont la littérature peut, à son tour, le mettre en scène.

Directed-by-Sylvester-Stallone-avisDirected by Stallone, de Jean-Christophe HJ Martin

168 pages d’un drôle d’objet : un recueil de nouvelles qui prend pour point de départ l’œuvre de Sylvester Stallone, non pas le comédien monolithique que la culture populaire a figé, mais le cinéaste, celui de Paradise Alley, Staying Alive, Rocky IV ou Rambo. Jean-Christophe HJ Martin s’y glisse avec une distance ironique et une tendresse parfois désabusée. Chaque texte s’articule autour d’un film, ou plutôt de ce qu’il réveille chez ses spectateurs : une vie banale enfiévrée par la musique de Bill Conti (Rocky II), un employé de magasin insoumis qui s’invente une identité à la Clubber Lang (Rocky III), une relation qui s’amorce sur un commentaire de cinéphiles (Staying Alive), John Rambo faisant office de dernier vestige de la culture cinématographique… 

Cette écriture joue volontiers de l’absurde et de la nostalgie. Stallone n’est plus une figure hollywoodienne, mais plutôt une façon de mesurer les pulsations d’une époque, les élans de protagonistes souvent inassouvis. Derrière le clin d’œil affleure une question persistante : que reste-t-il de nos héros quand la caméra s’éteint ? L’auteur transforme la pop culture en matériau littéraire, en un prétexte génial, comme d’autres feraient de la mythologie grecque un miroir de nos névroses modernes.

Thomas-Liebmann-les-derniers-jours-du-Yul-Brynner-de-la-RDA-nouvelle-edition-avisThomas Liebmann, de Jérôme D’Estais

Autre tonalité. Ici, c’est le cinéma d’État, celui de la RDA et de la DEFA, qui sert de prisme à une enquête familiale. Paula, fille d’un acteur oublié, tente de reconstituer la trajectoire de ce père, « le Yul Brynner de la RDA », idole d’un monde effondré. Le roman s’écrit à plusieurs voix – lettres, confidences, souvenirs fragmentés – et recompose à travers elles un paysage artistique et politique : celui d’une Allemagne de l’Est où le théâtre et le cinéma étaient à la fois instruments de contrôle et refuges d’humanité.

Jérôme D’Estais excelle à faire dialoguer ces contradictions : le pouvoir censeur et le collectif soudé, la foi dans l’art et la trahison du réel, l’effacement d’un homme rattrapé par l’histoire. Ce récit, tout en révélant les fractures de la réunification, interroge la survie de l’acteur quand le monde pour lequel il jouait s’effondre. Et derrière le portrait du comédien déchu, c’est peut-être le cinéma européen tout entier qu’on devine, cet art fragile, soumis aux vents politiques mais toujours hanté par ses propres légendes d’écran.

Avat-aime-avis Avat’aime, de Laurent Bonetti

Avec Avat’aime, Laurent Bonetti bascule résolument du côté du merveilleux. Son héros, chauffeur de bus parisien, voit soudain le cinéma s’inviter dans sa vie : Amélie Poulain, King Kong, Vito Corleone, Jessica Rabbit, Antoine Doinel, le Terminator… tous existent vraiment, quelque part entre nos écrans et nos mémoires. Le roman se lit comme une quête initiatique, drôle et émouvante, où chaque rencontre – une missive de la Fondation Amélie P., un face-à-face avec Michael Lonsdale devenu ange gardien – devient un pas supplémentaire vers soi-même.

Laurent Bonetti écrit dans une langue lumineuse, volontiers ludique, mais jamais naïve. Derrière la fantaisie, il y a une mélancolie douce : celle du spectateur qui sait que les films ne meurent jamais vraiment, qu’ils s’incrustent en nous comme des fragments d’âme. Avat’aime célèbre ce pouvoir consolateur du cinéma, sa capacité à offrir des doubles, des refuges, des reflets. Dans cette fable moderne, les personnages fictifs continuent d’aimer, de douter, de se souvenir, comme si les bobines n’avaient jamais cessé de tourner.

Trois livres, donc, et trois manières d’habiter le cinéma : le mythe revisité, la mémoire politique, la rêverie sentimentale. Chez Martin, Stallone devient un motif quasi existentiel ; chez D’Estais, le comédien est un point d’ancrage pour repenser l’histoire, de la Corée du Nord aux petites mains traduisant des bouts de films à l’Allemagne réunifiée peinant à intégrer les acteurs de l’Est ; chez Bonetti, l’écran se fissure pour laisser passer la vie, avec un protagoniste cherchant l’équilibre entre son quotidien ordinaire et les émanations extraordinaires du septième art. Ce sont trois variations sur une même idée : le cinéma n’est pas seulement ce que l’on regarde, c’est surtout ce que l’on en tire.

Directed by Stallone, Jean-Christophe HJ Martin
LettMotif, octobre 2025, 168 pages

Thomas Liebmann, Jérôme D’Estais
LettMotif, octobre 2025, 194 pages

Avat’aime, Laurent Bonetti
LettMotif, octobre 2025, 320 pages  

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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