FFCP 2025 – Mal-Mo-E : The Secret Mission, aux grands mots les grands remèdes

Avec Mal-Mo-E : The Secret Mission, Eom Yuna signe un film historique où les mots deviennent les armes silencieuses d’un peuple privé de sa voix. Inspiré d’un épisode réel – la création clandestine du premier dictionnaire coréen sous l’occupation japonaise –, le film célèbre la langue comme ultime refuge de l’identité nationale, mais aussi comme passerelle entre des mondes sociaux que tout semble opposer.

Les Gardiens du Langage

Au cœur du récit, la rencontre entre deux hommes : Kim Pan-soo (Yu Hae-jin), petit voyou de quartier, bavard impénitent mais illettré, et Ryu Jeong-hwan (Yoon Kye-sang), enseignant réservé, libraire et membre actif de la Société de la langue coréenne. Leur relation, d’abord teintée de méfiance et d’incompréhension, devient peu à peu le moteur émotionnel du film.

Pan-soo, figure populaire et rusée, vit de combines et de débrouillardise dans une Séoul sous contrôle japonais dans les années 40. Grand parleur et petit lecteur, il manie les mots sans les écrire et les jongle sans les comprendre vraiment. C’est dans ce paradoxe que naît la richesse du personnage, qui incarne une oralité vive et une mémoire du peuple, brute et instinctive. À l’inverse, Jeong-hwan représente la rigueur, la transmission savante et la conscience historique. Leur duo compose alors un équilibre fragile mais lumineux : la rencontre du savoir et de la parole, du peuple et de l’intellectuel, du cœur et de l’esprit.

Leur collaboration pour compiler un dictionnaire, sous la menace constante des autorités japonaises, transcende la simple entreprise lexicographique. Elle devient une alliance sociale et symbolique, un pont entre deux Corées – celle de la rue et celle des lettrés – réunies par un objectif commun : sauver les mots avant qu’ils ne soient effacés. À travers le regard de Pan-soo, le film révèle la dimension charnelle et émotionnelle du langage. Apprendre à lire, c’est apprendre à ressentir autrement, à comprendre la beauté et la fragilité des mots, mais aussi leur puissance politique.

La transformation du père, qui apprend à déchiffrer son propre alphabet pour ses enfants, constitue le fil sensible du récit. Derrière la lutte pour un dictionnaire, se cache un combat intime, celui d’un homme qui découvre dans les lettres coréennes non seulement un outil d’émancipation, mais également de transmission. Le langage est alors synonyme d’héritage, de promesse et de survie. Pan-soo comprend que préserver les mots, c’est protéger ses enfants d’un monde qui veut leur faire oublier jusqu’à leur nom – car le régime japonais impose aux écoliers de renoncer à leur langue et de porter des noms japonais, dans une entreprise d’effacement identitaire totale.

Mot pour mot

Tout comme son scénario pour A Taxi Driver, Eom Yuna parvient ainsi à lier la grande Histoire et la petite histoire : celle d’un peuple menacé dans sa langue, et celle d’un père qui, par la lecture, retrouve la dignité. La réalisatrice adopte un ton à la fois populaire et humaniste, où l’humour et la tendresse tempèrent la gravité du propos. Certaines scènes d’apprentissage ou d’entraide sont empreintes d’une douce ironie, et la camaraderie entre les membres du groupe linguistique confère au film une chaleur humaine sincère.

Cependant, Mal-Mo-E n’est pas sans faiblesses. Le rythme inégal, une certaine linéarité narrative et un pathos parfois appuyé atténuent l’intensité dramatique. La mise en scène, efficace mais classique, privilégie le sentiment au dépouillement esthétique. Le film reste ainsi davantage une œuvre de transmission qu’une proposition cinématographique audacieuse. Mais ce parti pris de clarté et d’accessibilité participe aussi à la portée pédagogique du projet : faire ressentir à un large public que préserver une langue, c’est sauver une mémoire collective.

Le dictionnaire, objet central et presque sacré du récit, devient alors métaphore d’un peuple dispersé cherchant à se rassembler à travers ses mots. Le Hangul – alphabet inventé au XVe siècle pour permettre à tous d’écrire – retrouve sa vocation première : unir plutôt que diviser, donner voix à ceux qui n’en avaient pas. Mal-Mo-E, dans ses meilleurs moments, parvient à rendre tangible ce pouvoir politique et poétique du langage.

En définitive, Mal-Mo-E : The Secret Mission est une œuvre honorable, parfois trop sage, mais animée par une conviction profonde : qu’il n’existe pas de liberté sans mots pour l’exprimer. Derrière son apparente simplicité, le film révèle la force tranquille de la culture coréenne, portée par l’humilité de ses résistants et la tendresse de ses pères illettrés devenus gardiens de la langue. Une ode émouvante à la parole retrouvée et à la mémoire d’un peuple qui a refusé de se taire.

Prix du public au FFCP 2019, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Mal-Mo-E : The Secret Mission – bande-annonce

Mal-Mo-E : The Secret Mission – fiche technique

Titre original : 말모이
Réalisation : Eom Yuna
Scénario : Eom Yuna
Interprètes : Yu Hae-jin, Yoon Kye-sang, Kim Sun-young
Photographie : Choi Young-hwan
Montage : Kim Sang-bum, Jeong Won-jun
Son : Kim Suk-won
Décors : Chae Gyeong-seon, An Ji-hye
Costumes : Choe Yun-seon
Musique : Jo Yeong-wook
Producteur : Park Eun-kyeong
Production : The Lamp
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Cultureworks
Durée : 2h15
Genre : Drame, Historique

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.