FFCP 2025 : The Land of Morning Calm, le silence des vivants

Avec The Land of the Morning Calm, Park Ri-woong poursuit la veine sociale amorcée dans The Girl on a Bulldozer, mais en déplaçant son regard vers les confins d’un village côtier brumeux, où la mer efface tout : traces, visages et fautes. Ici, il signe une méditation sur l’errance, la mémoire et le déracinement, à travers deux personnages que tout oppose : Yeong-guk, un vieux pêcheur usé par la vie, et Yeong-ran, une femme vietnamienne dont le mari a mystérieusement disparu en mer.

Le film s’ouvre sur ce village, où le vent siffle plus fort que les voix humaines. Park filme l’espace comme un labyrinthe de ruelles et de quais, un lieu sans issue où chacun tourne en rond, hanté par ses regrets. Cette errance n’est pas seulement géographique, elle est morale et existentielle. Les habitants, vieillissants et méfiants, répètent les mêmes gestes, les mêmes mots, incapables de rompre avec un passé qui s’effrite. Les vagues qui viennent s’échouer sans cesse sur le rivage deviennent une métaphore insistante du deuil : elles ramènent à la surface chaque perte, chaque culpabilité, et aucun habitant ne peut s’en débarrasser totalement.

Yeong-guk, interprété avec une intensité brute par Yoon Joo-sang, est un ancien soldat ayant combattu au Vietnam. Sa vie est un mélange de culpabilité et de fierté mal digérée. Il hurle contre tout et contre tous – les jeunes qui partent, les autorités locales, les fonctionnaires – mais derrière cette colère se cache une peur immense : celle d’être effacé, oublié, remplacé. Park Ri-woong en fait une figure paradoxale : xénophobe et lucide, colérique mais profondément humain. Son rapport à Yeong-ran est traversé de contradictions : il la rejette d’abord, avant de reconnaître en elle une solitude semblable à la sienne.

Les fantômes du rivage

Yeong-ran, elle, incarne le regard étranger posé sur une société fermée. Venue en Corée pour y vivre et se marier, elle vit dans un entre-deux, car elle n’est pas pleinement acceptée par les locaux lorsque les recherches de son époux ne donnent rien. Sa demande de naturalisation devient alors un combat administratif absurde et cruel, où les institutions sud-coréennes – symbolisées par des fonctionnaires indifférents – reproduisent la violence silencieuse du village. La bureaucratie, rigide et insensible, devient ici un écho des règles sociales qui régissent le deuil et la mort.

Le rejet qu’elle subit au niveau local reflète le rejet systémique d’un pays qui peine à penser la pluralité. Dans ce miroir entre le village et l’État, Park dénonce sans pathos la brutalité bureaucratique et le racisme institutionnel envers les immigrés asiatiques, en particulier les épouses étrangères. La disparition simulée du mari, rendue possible avec la complicité de Yeong-guk, agit comme catalyseur : chacun se confronte à ce qu’il a fui. Yeong-ran erre dans les ruelles à la recherche d’un signe, d’une réponse, tandis que Yeong-guk cherche à taire ce qu’il sait ou croit savoir. Cette tension feutrée, jamais résolue, fait toute la beauté du film : une histoire d’ombres et de remords, racontée à voix basse, où la mer revient constamment rappeler le poids du deuil et l’impossibilité de l’effacer.

Sous ses airs de drame intimiste, The Land of the Morning Calm dresse un portrait politique du pays. La mer devient une frontière autant qu’un horizon, et le village la métaphore d’une nation qui se replie sur elle-même. Park Ri-woong filme cette violence invisible – celle des institutions, du silence collectif –, avec la même acuité que dans The Girl on a Bulldozer, mais ici, la colère est rentrée, presque étouffée par la brume.

Avec une mise en scène d’une grande sobriété et des personnages d’une humanité bouleversante, Park Ri-woong signe un film dense et pudique. À travers Yeong-guk, vieux pêcheur au passé trouble, et Yeong-ran, femme déracinée cherchant sa place, The Land of the Morning Calm observe comment la peur, la honte et les contraintes institutionnelles peuvent forger des frontières plus dures que la mer. Un drame discret mais profondément juste, où le silence devient langage, l’errance résistance, et les vagues, messagères d’un deuil inépuisable.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Land of Morning Calm : bande-annonce

The Land of Morning Calm : fiche technique

Titre original : 아침바다 갈매기는
Réalisation : Park Ri-woong
Scénario : Park Ri-woong
Interprètes : Yoon Joo-sang, Yang Hee-kyung, Khazsak, Park Jong-hwan
Photographie : Lee Jin-geun
Montage : An Hyeon-geon, Han Young-kyu
Son : Kim Pilsoo, Jung Minjoo
Décors : Kim Young-tak
Musique : Yonrimog
Producteurs : Ahn Byung-rae, Joo Young, Heo Yun-young
Production : Gozip Studio
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h54
Genre : Drame

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

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Jérémy Chommanivong
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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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