« Une toute petite conversation » : à deux et demi

Camille Anseaume et Cécile Porée livrent avec Une toute petite conversation (éditions Delcourt) un récit aussi pudique qu’intime, où les choix faits autrefois trouvent enfin leurs mots. Un album qui sonne comme un dialogue réparateur, d’une tendresse lucide, sur l’amour et la parentalité.

Camille a connu et aimé Sébastien, mais ce dernier s’est effacé au moment le plus crucial : quand elle est tombée enceinte et qu’elle a pris la décision de garder le bébé. Quatorze ans plus tard, ils se retrouvent pour crever l’abcès, pour enfin parler de leurs sentiments d’alors.

Dans un roman graphique à deux voix, Camille Anseaume et Cécile Porée explorent un épisode décisif de la vie de Camille. Une grossesse non prévue, survenue dans une relation sans promesse. Lui, fraîchement divorcé, est déjà père de trois enfants et peu désireux de remettre le couvert. Elle, au seuil de sa vie d’adulte, est prête à élever l’enfant seule. 

Alors, Camille garde l’enfant et Sébastien s’éloigne. Et pendant quatorze ans, chacun vit avec ce souvenir aux contours flous mais persistants, incapable de saisir pleinement le choix de l’autre. « Cette toute petite conversation » devient alors un dispositif narratif d’une grande justesse : elle permet d’alterner les voix, de confronter les souvenirs, de dévoiler les non-dits, et peut-être, un peu, enfin, de se comprendre.

Car ici, il ne s’agit pas de juger. Ni de trancher. Mais d’écouter. « Je me demandais : est-ce que je peux vraiment priver cet enfant de son père ? Et puis je me suis posé la question autrement : est-ce que je peux vraiment me priver de cet enfant ? » La réponse, pour Camille, est claire : « C’était non. » Le chemin n’a pas été simple pour en arriver là. Camille refuse d’agir dans la précipitation, malgré les pressions : « J’avais toujours été docile… très conforme à ce qu’on attendait de moi… Une soumission très inconsciente. » Pour la première fois toutefois, quelque chose résiste en elle : « Je sentais une résistance à faire ce qu’on exigeait de moi. […] Mon corps et ma décision m’appartenaient. » L’IVG n’est pas la seule voie, ce n’est d’ailleurs pas la sienne, mais celle des autres.

Sébastien, lui, vacille. Tente de comprendre, se défend. « Et moi ? Et mes enfants ? Et ce bébé ? Tu as pensé à autre chose qu’à toi ? » Le récit ne fait pas de lui un coupable : c’est un homme globalement dépassé, affecté par ses peurs et pris dans ses contradictions. Un homme qui « savait ce que c’est d’avoir un gosse », mais ne pouvait pas, ou ne voulait pas, accueillir celui-ci.

Le dessin de Cécile Porée traduit à merveille cette introspection sans fracas. Les traits sont doux, les couleurs tendres. Les bulles de dialogue se superposent aux voix intérieures, aux monologues, aux silences parfois plus éloquents encore. L’illustratrice dessine des corps attentifs, souvent en retrait, dans des intérieurs sobres ou des lieux en creux. Le décor est minimaliste, mais l’émotion affleure dans chaque détail.

Une toute petite conversation est un album qui panse les plaies. Et au-delà des deux protagonistes, des pages retracent aussi la place des familles, inquiètes mais présentes. La volonté de rassurer. Les maladresses, les silences gênés lors d’un apéritif avec les parents. Mais au fond, tous – Camille, Sébastien, leurs proches – ont été présents, à leur façon. Et chacun fait, finalement, ce qu’il peut avec ce qu’il est.

Une toute petite conversation, Camille Anseaume et Cécile Porée
Delcourt, octobre 2025, 208 pages

Note des lecteurs3 Notes
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.