Lapa la nuit, une ambiance

Au cœur de Rio de Janeiro, Lapa est un quartier populaire. Il s’avère particulièrement animé et ses activités prennent toutes leurs dimensions à la faveur de la nuit. Là, se côtoient toutes les classes de la société venues faire la fête et mener toutes sortes d’affaires, ainsi que des touristes avides de sensations.

Dès les premières planches, Nicolaï Pinheiro (scénariste, dessinateur et coloriste) nous plonge dans une ambiance aussi captivante que crédible. Franco-brésilien, il a vécu au Brésil jusqu’à l’âge de dix-huit ans et on sent qu’il a largement eu le temps de s’imprégner des mentalités brésiliennes, même s’il vit désormais en France. Malgré ses 136 pages, il vaut mieux lire Lapa la nuit d’une traite, pour se plonger dans son atmosphère et intégrer les multiples éléments qui se combinent dans son intrigue. En effet, de nombreux personnages se croisent, chacun-chacune avec son histoire, son caractère et ses impératifs du moment.

Un trio d’occasion

L’essentiel de la trame est occupé par un groupe de trois personnages, Fabio un jeune homme qui manque un peu d’assurance, son amie la brune Joana qui au contraire s’affiche totalement libérée, le duo escortant Erika, jeune touriste allemande : belle blonde aux jambes quasiment parfaites qui tend à s’extasier de tout ce qu’elle découvre. Ainsi, elle rit beaucoup trop facilement et se montre suffisamment inconsciente pour oublier son sac à main dans une sorte de café local, s’en apercevoir dans la rue et décider d’aller le rechercher dans la foulée, quitte à y aller seule.

Quelques points caractéristiques

Les locaux sont bien représentés, avec en particulier les employés d’un petit hôtel de Lapa, l’hôtel Americano. La réceptionniste passe le temps en se gavant de novelas sur l’écran TV à sa disposition. Elle assume ses contradictions en se montrant particulièrement désabusée sur la nature humaine lorsqu’elle voit les uns et les autres passer dans l’hôtel (employés et clients), alors qu’elle est captivée par la guimauve qu’elle suit à l’écran. Toute une partie depuis le début est également envahie par un refrain à la mode que semble-t-il on entend partout et dont les paroles montrent sans ambiguïté ce que la soi-disant libéralisation sexuelle produit, selon les mentalités locales « Je suis une chatte, je suis une chienne ! Prends-moi avant que j’te prenne ! Je suis une chatte je suis une chienne… Pas d’amour et pas de haine ! Je suis une chatte je suis une chienne… Tu me menottes et tu m’enchaines… »

Les intérêts se croisent

On sent donc une ambiance bien particulière dès le début. On fait progressivement connaissance avec divers personnages et l’album nous permet de visiter le quartier en touristes privilégiés. Ainsi, il apparaît clairement qu’à Lapa la nuit, une femme seule prend pas mal de risques, surtout si son statut de touriste saute aux yeux. En effet, si la plupart des personnages qu’on croise ici n’ont pas d’autre but que de s’amuser, se détendre en profitant de la fraicheur nocturne, les intentions ne sont pas si simples que cela. Beaucoup d’hommes sont à l’affut et il se trame quelques affaires relativement louches. Dans la foule colorée et animée, l’occasion fait bien souvent le larron. On sent ainsi une certaine tension à quelques endroits bien précis qui attirent les touristes pour leur aspect remarquable. Parmi eux, les escaliers Selaron, ensemble monumental qu’on voit sur l’illustration de couverture, où beaucoup passent et s’installent. On y trouve même quelques commerçants. Erika apprécie cette découverte comme elle a demandé à voir les arcades. Pour cela, le dessinateur utilise une méthode assez personnelle qui fonctionne bien, en faisant mimer à son personnage (Erika) l’allure du lieu qu’elle cherche, le dessinateur s’arrangeant pour représenter cette forme par des pointillés qui symbolisent le mouvement de son doigt. C’est original et me paraît significatif de sa méthode qui représente bien les mouvements des personnages. Cela passe par les mouvements corporels mais aussi par les expressions de visages. Il joue également avec bonheur sur les couleurs, faisant en sorte que tout ce qu’il présente soit crédible. Il fait également sentir des effets sonores, notamment avec un groupe musical qui joue de la batterie et l’ambiance dans une boîte de nuit où le bruit empêche toute discussion. Le dessinateur a donc suffisamment de talent pour créer des effets sensuels, ce qui rejoint l’observation sur ces jambes qui frisent la perfection. Même sans jamais être allé au Brésil, ce qu’en montre Nicolaï Pinheiro sent le vécu et la crédibilité. Sa maîtrise technique lui permet de faire interagir plusieurs actions, parfois sur la même vignette.

Acte manqué

Maintenant, il faut également évoquer ce qui fait dire à un protagoniste avant la conclusion qu’il a senti une menace constante peser sur lui toute la soirée et qu’il a l’impression de ne pas avoir tout compris à ce qui s’est passé. On ne saura jamais exactement ce qui a été évité, mais on voit un ancien militaire sur le point de passer à l’action (tentative de coup d’état ?) avec des personnes avec qui il est en lien. Ont-ils des moyens importants avec eux ou bien tentent-ils juste de faire quelque chose en rapport avec leurs convictions profondes ? On ne le saura pas, car leur petite réunion tourne court à la suite d’un imprévu qui laisse entendre qu’ils ne sont peut-être plus vraiment dans le coup.

Les relations sentimentales

Elles se nouent et se dénouent au cours de l’intrigue. On observe des caractères très différents qui donnent à réfléchir et relativiser, car toutes et tous ne vivent pas une sexualité débridée. Erika, la touriste qui vient profiter sans état d’âme trouve un certain charme à Fabio bien qu’il soit un peu coincé. Et si Joana préfère les femmes, elle ne dédaigne pas les hommes. Quant à Livia, femme de chambre à l’hôtel Americano, elle doit cohabiter avec Cacique qui n’est autre que son ex qui ne se gêne pas pour lui parler de ses aventures. De plus, sa situation désagréable n’a pas échappé à la réceptionniste de l’hôtel qui se permet de dire ce qu’elle en pense. N’oublions pas un travesti dont le rôle dans l’intrigue est loin d’être négligeable.

Conclusion

Voilà donc une BD qui vise sur bien des tableaux avec une justesse de ton frappante. La visite touristique personnalisée s’accompagne d’une étude de mœurs et d’un aperçu des mentalités du moment, avec une réflexion sur ce que tout cela peut donner à plus ou moins long terme.

Lapa la nuit – Nicolaï Pinheiro
Sarbacane : sorti le 5 septembre 2018

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4

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