« Mise en scène et coordination de l’intimité » : une révolution silencieuse

Il arrive qu’un livre, sans hausser la voix, parvienne à déplacer des lignes jusque-là figées. Mise en scène et coordination de l’intimité de Rachel Zekri (Armand Colin) appartient à cette catégorie d’ouvrages discrets mais nécessaires, ceux qui ouvrent des chemins concrets, balisés, pour mieux transformer nos pratiques et nos représentations.

Dans un monde artistique encore hanté par l’idée romantique du génie qui transgresse, Rachel Zekri pose une autre image : celle du geste chorégraphié, consenti, intentionnel, qui libère au lieu d’imposer. C’est l’anti-« on verra sur le plateau ». Un manifeste méthodique pour une intimité respectée et narrée avec soin, sur scène comme à l’écran.

Dès les premières pages, Rachel Zekri affirme ce qui constitue l’ossature de sa pensée : l’intimité est un espace à écrire, à baliser, à répéter. Nudité, baisers, préliminaires, coït, accouchement, avortement, violence sexuelle : autant de scènes qui, autrefois, faisaient l’objet d’un flou artistique, parfois volontaire, souvent brutal. Elles sont ici abordées avec une précision remarquable, à l’aide de schémas explicatifs. À la place de l’exposition hasardeuse du corps, Rachel Zekri propose une mise en scène technique, professionnelle, où chaque geste, chaque souffle est pensé comme un fragment du récit, et non comme le débordement de l’intime.

Le concept central de Mise en scène et coordination de l’intimité est ici défini comme une pratique articulant consentement, narration et technique. Son objectif est double : protéger les interprètes tout en affinant le langage scénique de l’intime. Car, contrairement à une idée reçue, baliser ne tue pas la spontanéité ; cela lui offre tout au plus un cadre où s’épanouir sans danger.

CLIRP, ou l’éthique à l’œuvre

L’acronyme CLIRP (Conditionnel et contextuel, Librement donné, Informé, Réversible, Participatif) est d’une importance capitale dans la démonstration de l’auteure. À rebours d’un consentement « global » ou supposé acquis dès le contrat signé, il impose une granularité dans l’accord : chaque geste, chaque plan, chaque interaction demande à être redéfini dans ses conditions exactes. L’acte de jouer ne souffre alors aucune confusion.

Les limites deviennent des portes, que l’on ouvre et referme librement. L’espace du corps est souverain, même quand il entre dans la fiction. Cette souveraineté est d’ailleurs soutenue par des outils concrets – « riders » (ou navettes), mots-signaux, exercices préparatoires, positions étudiées en amont – qui ancrent l’éthique dans le quotidien du plateau.

L’ouvrage propose une véritable grammaire de la narration intime. Il détaille les outils d’une langue scénique nouvelle : gestion de l’espace, niveaux de toucher, tempo, rythme, gravité, respiration, types de mouvement… Le vocabulaire change aussi : « muscle », « os », « peau », remplacent les termes sexualisés ; « ton personnage embrasse son personnage », remplace « tu l’embrasses ». La désidentification du corps de l’acteur avec celui du rôle n’est pas un détail ; c’est une condition de sécurité psychique. Le langage devient un outil de distanciation respectueuse. « Toutes les expressions connotées sexuellement peuvent introduire du mal-être ou de l’embarras. Désexualiser le langage et parler des personnages plutôt que des comédien·nes, contribue à alléger tout le processus. »

Les scènes de non-consentement, souvent délicates à représenter, bénéficient d’une approche spécifique. Plutôt que de rejouer les clichés de l’agression ou du viol comme exposition spectaculaire, Rachel Zekri propose une dramaturgie du trouble, de l’ambiguïté, de la dissymétrie.

Elle insiste : ce ne sont pas les artistes qu’on malmène, mais les personnages que l’on interroge. Et pour cela, il faut des outils techniques, mais aussi une rigueur éthique, une attention constante au « de-rolling » (sortie du rôle), une coordination avec les départements du son, des costumes, de la lumière, comme on le ferait dans une scène de combat. Car il s’agit bien ici de mettre fin à une violence systémique, souvent maquillée en « exigence artistique ».

Dans son entreprise, l’auteure repense aussi les corps. Les corps gros, trans, non-binaires, enceints, menstrués, vieillissants : tous ont droit à une représentation non fétichisée, non stigmatisée, non mise en doute. Cela suppose un casting responsable, une adaptation des accessoires (binders, caches, prothèses), un langage respectueux et surtout, une prise en compte de la temporalité queer, ce rythme différent du mainstream, qui demande du soin plutôt que de la vitesse.

Cette attention s’étend aussi aux mineur·es, pour lesquels la protection réglementaire est rigoureuse : autorisation préfectorale, encadrement spécifique, respect scrupuleux de certaines règles… L’intimité n’est jamais un terrain neutre : c’est un champ politique, un lieu de pouvoir. Rachel Zekri s’attache à en faire un lieu d’émancipation.

De la scène à la société

Ce que Mise en scène et coordination de l’intimité esquisse, c’est une éthique du regard autant que du geste. Dans une société saturée d’images où le nu, le sexe, la violence sont souvent consommés sans conscience, Rachel Zekri rappelle que ce que l’on montre compte autant que la manière dont on le montre. Elle défend un art plus lent, plus respectueux, plus habité. Un art qui fait du cadre non une contrainte, mais une respiration.

L’intimité, au théâtre ou à l’écran, n’est pas un hors-champ de la narration : c’est l’un de ses cœurs les plus sensibles. Et si le corps est un récit, il mérite un langage digne, pensé, respectueux. Ce livre n’est pas seulement un guide pour professionnels, c’est également et surtout une invitation à repenser nos manières de regarder, de mettre en scène, d’exister ensemble.

Rachel Zekri signe ici une œuvre qui devrait figurer non seulement dans les bibliothèques des écoles d’art dramatique et des plateaux de tournage, mais aussi dans celles des spectateur·ices qui croient encore que l’intimité est affaire de vérité. Elle est, en réalité, affaire d’écoute, de cadre, de conscience. Et ce n’est pas moins poétique – c’est même plus.

Mise en scène et coordination de l’intimité, Rachel Zekri
Armand Colin, mai 2025, 208 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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