« Candy Superstar » : portrait d’un monde en friche

Avec Candy Superstar, Claire Translate et Livio Bernardo signent une œuvre aussi baroque que documentée, à la croisée du roman graphique, de la fresque historique et du manifeste queer. À travers le destin météorique de Candy Darling – superstar trans de la Factory warholienne – se dessine un portrait kaléidoscopique de l’Amérique des années 60-70, où la liberté, la création, la violence et l’invisibilisation se heurtent sans cesse.

Le récit s’ouvre en 1963. Deux jeunes femmes trans, Candy et Holly, échangent. Entre rêveries glamour et quotidien harassant, elles évoquent les brimades, les menaces physiques, l’oppression policière institutionnalisée. Dans cette Amérique encore corsetée par la « règle des trois vêtements » – prétexte juridique pour harceler les personnes trans – l’existence est une lutte constante. C’est là que réside la première force de ce roman graphique : ne jamais dissocier les paillettes de l’obscurité.

Car l’ambition de Claire Translate et Livio Bernardo dépasse largement la seule biographie. Par le prisme de Candy, c’est toute une scène qui revit : la scène queer, artistique, musicale de l’underground new-yorkais, entre frénésie créative et danger permanent. On y croise les visages devenus mythiques de Jackie Curtis, Valerie Solanas, Andy Warhol, Paul Morrissey, Nico, Lou Reed… Une comédie humaine faite de coups d’éclat, d’échecs, de petits rôles et de grandes espérances, où le génie côtoie l’errance.

Andy Warhol, figure tutélaire et ambiguë, est ici tout à la fois : passeur, mécène, manipulateur, bienveillant et distant, témoin et démiurge. Sa tentative d’assassinat par Valerie Solanas, l’auteure du radical SCUM Manifesto, vient rappeler que cette époque soi-disant libérée portait aussi sa part de folie et de révolte autodestructrice.

Graphiquement, Livio Bernardo opte pour un style minimaliste, mais chargé de tension. Le trait, volontairement ciselé et nerveux, restitue l’énergie brute de la période, tandis que l’usage intelligent de couleurs d’arrière-plan – en aplats tranchants – scande le récit avec une efficacité presque cinématographique. Par moments, la mise en page semble refléter la confusion de cette époque charnière où tout vacillait : les genres, les normes, les rôles sociaux, les frontières entre l’art et la vie.

Candy Superstar est un roman graphique choral, porté par la sororité trans et toute une panoplie de figures marginales qui, chacune à leur manière, ont écrit une histoire parallèle à celle des grands récits américains. Le texte n’épargne par ailleurs pas les brutalités systémiques : interdiction de servir de l’alcool aux homosexuels dans les bars, lois transphobes, violences policières… Mais il célèbre aussi les vertus de la différence, la capacité de créer, d’inventer, de briller malgré tout. Avec toute la démesure que l’on connaît à ceux qui ont gravité autour de la Factory.

Ce n’est certes pas un roman graphique parfait – la narration accuse parfois un certain désordre, quelques flottements sont à regretter – mais Candy Superstar permet de prendre le pouls d’un milieu culturel, artistique et social bien particulier, qui a parfois, souvent même, contrasté avec son environnement immédiat. En rendant visibles les invisibles et en racontant les coulisses d’une époque fascinante, Claire Translate et Livio Bernardo remplissent parfaitement leur part du contrat. 

Candy superstar et les muses du pop, Claire Translate et Livio Bernardo 
Delcourt, mai 2025, 296 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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