« Chère maman » : une emprise maternelle toxique

Dans Chère maman, Sophie Adriansen et Mlle Caroline s’attaquent à un sujet délicat et douloureusement universel : l’emprise toxique d’une mère sur sa fille. Ce roman graphique, publié aux éditions Glénat, décortique les mécanismes insidieux d’une relation empoisonnée, et les conséquences psychologiques durables qu’elle entraîne.

Alix, mère de trois enfants, épouse aimante et épanouie, styliste accomplie, a tout pour être heureuse. Mais derrière cette façade envieuse se cache une souffrance réelle, ancienne et tenace. Tout bascule le jour où sa propre mère adresse une remarque désobligeante à sa petite-fille. Cet incident ravive chez Alix des souvenirs d’humiliations et de maltraitances subies durant son enfance. Peu à peu, elle prend conscience de l’emprise que sa mère continue d’exercer sur elle. Une thérapie ne suffira pas à en atténuer les effets, alors la jeune femme décide, non sans peine, de prendre de la distance…

À travers l’histoire d’Alix, Sophie Adriansen explore le parcours douloureux d’une femme qui lutte pour se libérer de l’influence d’une mère manipulatrice, culpabilisatrice et hypercontrôlante. Ce type de parent toxique désapprouve constamment les choix de vie de ses enfants. Mais ce n’est pas tout : on verra Anne-Catherine minimiser les problèmes de santé d’Alix et s’immiscer dans l’éducation de ses enfants. Alix se retrouve ainsi prisonnière d’un cercle vicieux de culpabilisation, d’humiliations répétées et de dévalorisation constante.

Les exemples concrets de la toxicité maternelle abondent dans le récit : la mère d’Alix tourne en dérision son cancer de la thyroïde, critique son choix de laisser ses enfants regarder des écrans pendant les trajets en voiture et s’approprie même le mérite des réussites de sa fille, allant jusqu’à prétendre l’avoir inspirée dans la confection de ses nouveaux modèles de vêtements.

Le mari d’Alix, kinésithérapeute, la soutient dans sa démarche pour retrouver son autonomie, souvent à bout de bras. Avec l’aide d’une psychologue, Alix cherche à comprendre et à se défaire des chaînes qui l’empêchent de vivre pleinement sa vie. Mais elle se heurte aussi aux injonctions de son entourage, qui lui répète sans cesse qu’« on n’a qu’une seule mère » et qu’elle devrait en profiter malgré tout.

Le trait expressif de Mlle Caroline vient sublimer la narration de Sophie Adriansen. La mère d’Alix est représentée en noir, un choix graphique fort qui symbolise son côté néfaste et permet au lecteur de percevoir immédiatement la menace qu’elle représente. Cette silhouette inquiétante contraste avec la douceur des autres personnages et semble accentuer l’emprise qu’elle exerce sur sa fille. Le dessin traduit avec justesse le vertige et le malaise provoqués par cette relation toxique. Les expressions des personnages, la mise en scène des situations et la palette de couleurs contribuent à renforcer l’impact émotionnel du récit.

Chère maman est un témoignage puissant et libérateur qui met en lumière un sujet capital mais souvent passé sous silence : la toxicité parentale. D’après les chiffres rapportés dans l’ouvrage, 20 % de la population aurait grandi aux côtés d’un parent toxique. Le roman graphique donne une voix à ces enfants devenus adultes, prisonniers d’une relation destructrice qu’ils peinent à comprendre et à surmonter. Une BD indispensable qui rappelle que l’amour maternel, lorsqu’il devient poison, n’est pas une fatalité à laquelle il faut se résigner.

Chère maman, Sophie Adriansen et Mlle Caroline
Glénat, février 2025, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.