« La Fabrique de la honte » : une ombre sur la condition féminine

La Fabrique de la honte paraît aux éditions Les Arènes. Élisabeth Cadoche et Anne de Montarlot y dissèquent l’un des mécanismes les plus insidieux de la domination féminine : l’utilisation systémique de la honte, externe ou intériorisée, comme levier de contrôle social. En s’appuyant sur une multitude de témoignages, souvent glaçants, et sur une analyse historique, sociale et psychologique solide, les auteures parviennent à démontrer la réalité d’une construction collective dont les femmes demeurent les cibles privilégiées.

La Fabrique de la honte ne se contente pas d’énumérer des exemples ad nauseam : l’ouvrage montre comment, depuis des siècles, la honte a été inscrite dans les structures mêmes de nos sociétés. L’empreinte du christianisme, le poids des traditions, l’héritage de modèles genrés rigides, tout concourt à maintenir les femmes dans un état de vulnérabilité émotionnelle. Le corps, en particulier, a toujours été un champ de bataille où se joue l’imposition de normes souvent inatteignables. Qu’il s’agisse des injonctions à la minceur, des diktats esthétiques véhiculés par les médias et les réseaux sociaux ou encore de la culpabilité imposée à celles qui osent s’écarter du schéma traditionnel de la maternité, la honte est brandie comme une sanction silencieuse et parfois définitive. Les auteures montrent combien elle est redoutablement efficace pour faire taire, isoler, voire infantiliser les femmes, les renvoyant à un statut de minorité permanente, au sein d’une société qui prétend pourtant tendre vers l’égalité.

De surcroît, Élisabeth Cadoche et Anne de Montarlot ne laissent pas l’analyse s’épuiser dans un constat stérile. Elles explorent la honte sous toutes ses facettes : la honte du corps, mais aussi celle liée au viol, aux violences sexuelles, à la sexualité féminine tronquée, réduite, trop souvent dominée par les désirs masculins… Les notions de gaslighting, de mansplaining, de slut-shaming – toutes ces stratégies visant à dévaloriser les femmes et à miner leur estime de soi – sont évoquées, et parfois rigoureusement décryptées. Le propos se nourrit d’études sociologiques, de réflexions philosophiques, de mises en perspective historiques et religieuses, ainsi que d’analyses sur les inégalités socioéconomiques. Un travail de fond qui met en lumière une réalité tentaculaire : la honte, produite et entretenue par le système, agit comme une arme psychologique d’une efficacité rare.

Le livre se caractérise aussi par sa dimension constructive. Les auteures ne se contentent pas de dresser un tableau sombre ; elles proposent des pistes concrètes, des exercices pratiques, un travail sur soi salutaire pour se libérer de cette mécanique délétère. S’affranchir de la honte, c’est se réapproprier sa voix, son désir, son rapport au monde. Les stratégies qu’elles préconisent – réapprendre à s’aimer, renforcer l’estime de soi, oser prendre la parole, se solidariser – ne relèvent pas d’une utopie naïve, mais bien d’un nécessaire travail de réarmement intérieur et collectif. Ainsi, La Fabrique de la honte ouvre un horizon possible, celui d’une société où les femmes ne seraient plus soumises au regard condamnateur, mais libres de forger leurs propres normes, en adéquation avec leurs désirs personnels et intimes.

Cet essai s’inscrit dans la lignée de celui de l’essayiste féministe Mona Chollet, qui a récemment publié Résister à la culpabilisation dans l’excellente collection « Zones » (La Découverte). Si Élisabeth Cadoche et Anne de Montarlot distinguent à dessein culpabilité et honte – notamment parce que la première se réalise de manière autonome quand la seconde est conditionnée au regard des autres –, force est de constater que leurs préoccupations et analyses se recoupent très largement, énonçant une condition féminine diminuée, empêchée, soumise à des forces antagonistes qui la structurent et l’enferment. Et si au départ, la honte n’est ni genrée ni inutile (car précieuse à l’insertion sociale), la manière dont elle s’applique et s’impose aux femmes est symptomatique des inégalités qui pèsent sur elles, tant en termes de prescriptions que de rapports de domination. 

La Fabrique de la honte, Élisabeth Cadoche et Anne de Montarlot  
Les Arènes, janvier 2025, 272 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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