Miséricorde : l’automne des idées

Guiraudie, avec Miséricorde, poursuit son exploration du désir et de ses puissances de rêve, au sein des décors les plus quotidiens, à partir des corps les moins sexualisables a priori. Ici, une dimension religieuse, pratiquement inédite, bien que profondément ancrée chez le cinéaste (selon ses dires dans de récentes interviews), vient encore densifier son propos, en proposant aux impasses reconnues du désir (potentiellement violent, non-réciproque) une forme de sublimation et, donc, de préservation de celui-ci, contre les puissances de mort qui le menacent, aussi bien de l’extérieur (la norme sociale) que de l’intérieur.

Dans un village aveyronnais, débarque un jour Jérémie, venu assister à l’enterrement de son ancien patron, le boulanger du coin. À l’issue de la cérémonie, la veuve, jouée par Catherine Frot, insiste pour qu’il passe la nuit. Jérémie, non seulement, accepte, mais demandera à rester les jours suivants, suscitant chez le fils de la maison, dont Jérémie semble avoir été très proche autrefois, une colère étrange, disproportionnée.

Il y a quelque chose du Théorème de Pasolini dans cette arrivée d’un jeune homme désirable et secret, créant l’agitation autour de lui, révélant les personnages à eux-mêmes, et donc à nous, en force dionysiaque de remuement des ténèbres. Mais là où chez Pasolini, la divinité avait la placidité et la maîtrise consubstantielles à son état, chez Guiraudie, le dieu est trop humain, le paganisme trop chrétien : Jérémie est dépassé par les événements. Et c’est d’ailleurs cette méprise, d’être pris pour un dieu alors qu’il n’est qu’homme, qui fera sa perte. Le fils de la veuve, également ami d’enfance de Jérémie, spécule comme nous sur les raisons pour lesquelles ce dernier a décidé de rester. On lui prête mille intentions machiavéliques, quand la raison véritable semble être plutôt erratique : caprice nostalgique, chagrin amoureux, etc. Il est, par ailleurs, moins agent que victime du désir qu’il suscite, et la seule fois où il entreprend quelque chose, il est rejeté.

Et si c’était le contraire, et si Jérémie était ici l’homme, et les autres des dieux, dans ce village hors du temps, où personne ne travaille ? Entre la sensualité éternelle de la mère, la gueule cassée du fils, la bedaine de cyclope du voisin, et le prêtre, dont la fonction suffit à le rattacher au divin, entre ces individus à l’allure formidable, le personnage central apparaît aussi bien comme une menace de désordre que comme une proie.

Une règle implicite dans le cinéma veut que seuls aient droit à une relation sexuelle consentie les personnages jeunes, beaux et hétérosexuels. Dans le cinéma de Guiraudie, tout le monde est potentiellement désirable, ce qui contribue à produire une espèce de suspense érotique diffus dont est imprégné toute sa filmographie. Là est peut-être au fond le vrai suspens : qui désire qui, et non qui a tué qui. Peut-être n’est-ce d’ailleurs qu’une seule et même question. Car, en effet, chez Guiraudie, le sexe côtoie sans cesse la violence et la mort. Preuve que le réalisateur a une réflexion plus mature sur le désir que ne le laissent entendre les critiques le qualifiant de « libertaire ». Dans Miséricorde, ce remuement suscité par Jérémie aboutit à un meurtre. Le conte mythologique rencontre le film noir, dans une valse où les intentions des uns et des autres s’avèrent de plus en plus intenses et opaques. Le désir circule, de plus en plus rapide, de plus en plus dense entre les personnages, comme une maladie contagieuse, sous le regard voyeuriste des villageois. Dans ce film, on s’épie, on se dénonce, on cherche à entendre, à voir, à débusquer le vrai désir, mais c’est en vain. Tout le monde ment un peu, tout le monde dit un peu la vérité. Sauf le prêtre qui semble devoir incarner ici une forme de transparence et de médiation vers une métamorphose du désir en amour.

Ce prêtre, avec tout ce que cette figure charrie de symbolique, apparaît comme une nouvelle couleur sur la palette de Guiraudie, chez qui le thème religieux était jusque-là relativement absent. Généralement, dans ses films, l’enjeu pour les personnages était d’apprendre à assumer un désir ou un acte face à une société normalisatrice, à se reconnaître et à s’aimer malgré tout. Dans cette quête, le tragique y frayait avec le grotesque, non sans une certaine cruauté parfois pour les personnages secondaires (qu’on pense au personnage de Curly dans Le roi de l’évasion). Là, c’est une rédemption que recherche Jérémie, après avoir tué le fils de son ancien patron, une rédemption et non une reconnaissance. Et dans cette optique, au lieu de constituer les dégâts collatéraux d’une libération, les autres protagonistes, tous traités avec tendresse, vont ici accompagner Jérémie avec une discrétion et une générosité émouvante. Il semble que tous savent, et que tous pardonnent sans mots, et par amour, Nietzschéisme et christianisme se rencontre en cette figure du prêtre qui entend décharger Jérémie de sa mauvaise conscience par une miséricorde ambiguë, une miséricorde qui invite moins à la pénitence qu’à la perspective vitaliste d’un désir universel (très beau dialogue entre le prêtre et Jérémie sur un promontoire, vers la fin du film). Pansexualisme et charité chrétienne jouent ici de leur isomorphisme, et entraînent le film vers une méditation plus symbolique que matérialiste, aussi mystique que psychanalytique, sur le désir, ses ombres et ses sublimations possibles.

Par une mise en scène épurée, sans musique, avec des dialogues simples mais qui en disent long, Guiraudie, au sein de son dispositif pseudo-réaliste, laisse lentement infuser le fantastique et le rêve, comme un Bresson qui se métamorphoserait en Buñuel. C’est l’une des forces de ce cinéma : rendre à leur grandeur mythologique, presque archétypale, des personnes et des corps ordinaires. Et cela passe aussi bien par la mise en relief de la nature et de ses ambiances saisonnières, ici un automne sombre, humide et chatoyant, en lequel semble s’incarner toute la charge émotionnelle des personnages, comme si l’univers était redevenu magiquement le lieu d’une harmonie cosmique.

Il est intéressant de noter que, dans ce film, contrairement aux précédents de Guiraudie, le désir n’est jamais consommé et se trouve être souvent non-réciproque. Tout le monde est potentiellement désirable, mais tous ne le sont pas nécessairement. Cette aporie culmine dans ce meurtre qui n’est au fond que l’avatar d’une envie ravalée. Miséricorde tente à sa manière de résoudre ce problème, celui d’un désir qui n’a plus seulement le monde contre lui, mais à qui s’oppose en un sens le désir lui-même. « Voilà que j’ai touché l’automne des idées », a l’air de nous dire Guiraudie, à la suite de Baudelaire, à travers ce beau film mélancolique.

Miséricorde : bande-annonce

Miséricorde : fiche technique

  • Réalisateur : Alain Guiraudie
  • Scénario : Alain Guiraudie, inspiré du roman “Rabalaïre” (2021)
  • Directeur de la photographie : Claire Mathon
  • Montage : Jean-Christophe Hym
  • Son : Vasco Pedroso, Jeanne Delplancq, Jordi Ribas Suris, Branco Neskov
  • Décors : Emmanuelle Duplay
  • Costumes : Khadija Zeggai
  • Musique : Marc Verdaguer
  • Acteurs : Félix Kysyl : Jérémie ; Catherine Frot : Martine, la veuve du boulanger
  • Genre : Thriller, comédie, film noir
  • Durée : 1h 45min
  • Pays : France
  • Année de sortie : 2024
  • Lieu de tournage : Aveyron, France
  • Société de production : Les Films du Losange
  • Format : 35mm
  • Son : Dolby SRD
  • Image : 2,39:1
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