« Les Travailleurs de la mer » : Victor Hugo en bande dessinée

L’adaptation dessinée des Travailleurs de la mer, orchestrée par Michel Durand, est une remarquable transposition du chef-d’œuvre de Victor Hugo, publié en 1866. Ce roman, écrit pendant l’exil de l’auteur à Guernesey, sonde, de manière épique et poétique, les relations entre l’homme et la nature, mais aussi avec la société et lui-même. Par ses splendides dessins en noir et blanc, l’auteur et dessinateur français parvient à restituer la puissance lyrique et symbolique de l’œuvre, tout en ajoutant un concours visuel remarquable à l’épopée maritime de Gilliatt, le protagoniste.

Les dessins en noir et blanc de Michel Durand profitent pleinement des dimensions généreuses de l’album. Ces illustrations hachurées et très dynamiques, agencées avec soin, parviennent à rendre compte de l’immensité et de l’imprévisibilité de la mer, qu’il faut considérer comme un personnage central du récit. Comme chez Victor Hugo, cette dernière est en effet à la fois un espace naturel vertigineux et une force indomptable, avec laquelle le héros doit composer. Michel Durand fait ressortir cette dualité par ses contrastes saisissants, où les vagues, le vent et les rochers, autrefois paisables, se déchaînent pour incarner un antagoniste sublime et terrifiant.

L’organisation des planches apparaît des plus inspirées. Les dessins aux dimensions disparates restituent parfaitement la sauvagerie et la fureur de l’océan, à laquelle on oppose l’obstination et la lutte incessante – et malheureusement tragico-absurde – de Gilliatt. Cette mise en scène évoque par moments la peinture de Turner, où les éléments se fondent et se battent pour occuper l’espace, donnant au lecteur le sentiment de se retrouver au cœur de la tempête. C’est en réalité à une double immersion que l’auteur nous convie : la première a lieu par le truchement d’une nature capricieuse, la seconde tient davantage aux affects de Gilliatt, largement commentés.

La représentation du protagoniste le situe loin des canons héroïques traditionnels ; elle n’en demeure pas moins particulièrement réussie. Michel Durand fait de son personnage un homme solitaire, taciturne, presque spectral, qui se fond dans les paysages éprouvants qu’il traverse. Marginal au sein de la société humaine, mais doté de capacités presque surhumaines, il est pris entre l’amour qu’il porte à Déruchette et sa condition de paria. Sa détermination à affronter les forces naturelles est motivée par la promesse d’un mariage qui, comme chacun le sait, n’adviendra jamais.

Le défi de récupérer la machine à vapeur de La Durande devient, sous les traits de Michel Durand, une authentique quête initiatique, dont le traitement des scènes de lutte contre la mer rappelle parfois la lutte de Sisyphe telle que dépeinte par Camus – une lutte absurde mais éminemment humaine, où la beauté réside dans l’acte même de se battre contre une force inexpiable. Il y a une vraie parenté à démystifier entre les deux œuvres, bien que celle de Victor Hugo se place sur une autre échelle littéraire.  

On trouve en tout cas dans Les Travailleurs de la mer de quoi flatter l’œil. Michel Durand parvient à être à la fois fidèle au texte originel et à y apporter sa propre vision artistique. Les dialogues font place aux descriptions, qui eux-mêmes laissent la part belle à une narration graphique puissante, qui donne toute son ampleur aux éléments naturels et à la psychologie des personnages. Le sentiment d’isolement et d’introspection du héros est édifiant, et sa quête amoureuse a quelque chose d’à la fois touchant et tragique. En filigrane, ce sont les tensions entre la nature et la modernité qui transparaissent : le bateau à vapeur, si admirable aux yeux de son propriétaire, n’est-il pas terriblement insignifiant face aux éléments ?

L’adaptation dessinée des Travailleurs de la mer est une véritable proposition artistique, qui restitue avec force et subtilité l’essence du roman de Victor Hugo. Michel Durand parvient à transcrire la lutte épique de Gilliatt contre la mer, à rendre compte de ses états d’âme, tout en ajoutant une puissance visuelle qui en renforce ingénieusement les effets. Cette adaptation, maîtrisée de main de maître, est une invitation à redécouvrir le texte original sous un angle nouveau. Une réussite à la hauteur du monument littéraire qu’est Les Travailleurs de la mer.

Les Travailleurs de la mer, Michel Durand
Glénat, octobre 2024, 152 pages 

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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