« Louise Weiss » : la voix aux femmes

Le roman graphique La Française doit voter !, de Marie-Christine Moinard et Marine Tumelaire, est publié aux éditions Marabulles et rend hommage à l’une des figures emblématiques du féminisme français, Louise Weiss. Les auteures y retracent son combat inlassable pour obtenir le droit de vote pour les femmes, tout en mettant en lumière les grands événements de sa vie personnelle et publique.

Dès les premières pages de La Française doit voter !, Louise Weiss est dépeinte comme une jeune femme aspirant à la liberté intellectuelle, politique et professionnelle, alors que son père, fidèle aux traditions patriarcales, refuse de voir en elle autre chose qu’une future épouse et mère. La frustration qu’a pu éprouver Louise à l’égard de ces restrictions conservatrices fait écho à l’état d’esprit de nombreuses femmes de l’époque. En 1914, Louise Weiss franchit toutefois un premier cap en devenant l’une des premières femmes agrégées de France, une réussite universitaire d’autant plus éclatante que l’époque est à un accès très réduit à l’enseignement supérieur pour les femmes.

Le roman graphique suit ensuite son engagement croissant dans la cause féministe, d’abord à travers le journalisme, où on l’enjoint d’écrire sous un pseudonyme masculin pour se faire une place, puis à travers ses activités politiques et militantes. Le récit met en scène les nombreux obstacles qu’elle et ses contemporaines ont dû surmonter pour que la question du suffrage féminin soit prise au sérieux par le gouvernement et la société française. On assiste aux refus répétitifs des autorités, et notamment du Sénat, qui invoquent des arguments paternalistes pour nier aux femmes le droit de vote : elles seraient trop influencées par leurs maris, les curés, ou leur instinct maternel, et seraient incapables de comprendre les enjeux politiques.

La Française doit voter ! revient aussi sur le contexte de la Première Guerre mondiale, en montrant comment le conflit a bouleversé les codes sociaux et permis aux femmes d’occuper des rôles traditionnellement réservés aux hommes. On retrouve les femmes travaillant dans les usines, les ports, les commerces et les champs. Cette mobilisation massive de la moitié de la population française déconsidérée servira ensuite d’argument supplémentaire pour les suffragettes, qui voient dans ces efforts une preuve que les femmes méritent de participer à la vie politique. Mais le progrès arrive lentement, trop lentement, et la persuasion politique s’avère être un travail de longue haleine, tenace mais nécessaire.

Après avoir travaillé un temps comme infirmière, Louise Weiss se plonge dans le journalisme pacifiste et fonde son propre journal, L’Europe nouvelle. Un travail éditorial qui va renforcer ses convictions et générer quelques rencontres marquantes, notamment avec des personnalités telles que Milan Stefanik, un acteur-clé du projet de la République tchécoslovaque, et des intellectuels et hommes politiques comme Guillaume Apollinaire, Aristide Briand, Léon Blum et Édouard Herriot. Le décès de Stefanik dans un accident d’avion est d’ailleurs dépeint par les auteures comme un moment de grande tristesse dans la vie de Louise Weiss… 

Concernant le droit de vote des femmes, pendant des décennies, les propositions de loi en faveur du projet ont été rejetées. L’ouvrage montre comment les femmes, malgré leur engagement et leurs succès, se heurtent alors à l’immobilisme et au conservatisme des institutions. Pendant ce temps, Louise Weiss se présente aux élections législatives dans le 5e arrondissement de Paris, mais se heurte elle aussi à un mur d’incompréhension et de mépris. En témoignent les scènes où Louise Weiss et d’autres suffragettes investissent la place publique, organisent des manifestations et subissent la répression policière. Mais malgré les coups, les arrestations et les insultes, elles continuent à faire entendre leur voix.

La Française doit voter ! constitue une immersion passionnante, bien qu’incomplète, dans l’histoire du féminisme français. Hommage à Louise Weiss et à toutes celles qui ont œuvré pour que les femmes puissent enfin participer pleinement à la vie citoyenne, ce roman graphique rappelle non seulement les luttes passées, mais souligne aussi l’importance de la vigilance face aux droits acquis. Graphiquement subtil, historiquement précis et émotionnellement réussi, l’album devrait sans mal trouver son public.

La Française doit voter !, Marie-Christine Moinard et Marine Tumelaire
Marabulles, septembre 2024, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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