« Des étrangers dans les lavandes » : s’éveiller à l’autre

Des étrangers dans les lavandes, de Serge Scotto et Emmanuel Saint, dépeint l’arrivée de réfugiés cambodgiens dans un village provençal des années 1970. Publié aux éditions Delcourt, ce roman graphique, inspiré de faits réels, traite avec sensibilité du choc des cultures, du deuil et de la renaissance émotionnelle. Entre humour, sensibilité et critiques sociales, le récit nous plonge dans une atmosphère authentique, quelque part entre Marcel Pagnol et Clint Eastwood.

Le récit de Des étrangers dans les lavandes s’ouvre sur un petit village provençal en pleine déshérence. Les jeunes quittent leurs terres natales pour chercher de meilleures opportunités ailleurs, et surtout dans les grandes villes, laissant derrière eux des quartiers dépeuplés et des champs de lavande en jachère. Pour remédier à cet inexorable exode rural, le maire a une idée audacieuse, inspirée par l’actualité internationale : faire venir des réfugiés cambodgiens pour revitaliser le village et redonner de l’allant à ses terres. Cette initiative a beau être pragmatique, elle n’en provoque pas moins les conservatismes, à l’aune du choc culturel, et des tensions parmi les habitants. Les nouveaux arrivants, surnommés à tort « Chinois » par les villageois (un signe des stéréotypes qui les attendent), suscitent tantôt la méfiance tantôt l’incompréhension. En l’état, c’est un mariage de raison, un peu contraint et accueilli avec scepticisme. 

Au cœur du récit de Serge Scotto et Emmanuel Saint se trouve Antoine, un propriétaire terrien vieillissant, qui vit reclus depuis la mort de son fils en Indochine. Solitaire et amer, il doit composer avec un deuil inconsolable et voit dans l’arrivée de ces nouvelles populations de quoi raviver des souvenirs douloureux. Là où le maire incarne une forme d’optimisme pragmatique et intéressé, l’ouverture au changement n’est pas tout à fait ce qui caractérise Antoine, qui a décidément beaucoup de points communs avec le Walt Kowalski de Gran Torino. D’ailleurs, si le héros de Clint Eastwood finit par se lier d’amitié avec son voisin Thao, Antoine va quant à lui prendre son aile et ensuite adopter un enfant cambodgien orphelin, qui va bouleverser progressivement ses convictions. Ces allochtones asiatiques peuvent-ils le réconcilier avec la vie ?

Ce petit garçon, qui ne parle pas sa langue, ravive en Antoine des sentiments paternels enfouis et comble de manière tacite le vide laissé par la perte de son fils. Les deux personnages s’éveillent l’un à l’autre, grandissent ensemble et finissent par entretenir des liens quasi filiaux. En ce sens, Des étrangers dans les lavandes explore subtilement les mécanismes des préjugés et de la méfiance. Le conservatisme rural et l’ignorance poussent dans un premier temps les villageois à la méfiance, puis l’expérience et les rapports humains pacifient la situation et dévoilent les opportunités offertes par ces nouveaux habitants. Les préjugés ne résistent pas à l’épreuve du temps.

Cette dynamique optimiste est renforcée par d’autres interactions secondaires, comme celles du facteur avec Madame Simon ou du maire avec sa femme, qui ajoutent des touches d’humour et de légèreté à l’ensemble. Et visuellement, la bande dessinée séduit par la chaleur et la lumière de la Provence, les paysages de lavandes, les villages et leurs maisons de pierre, etc. Des étrangers dans les lavandes alterne ainsi entre la gravité – le deuil, l’exil, la xénophobie – et l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur à offrir : la compassion, la tolérance, la solidarité. Un bel album, simple mais profond.

Des étrangers dans les lavandes, Serge Scotto et Emmanuel Saint 
Delcourt, août 2024, 104 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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