« Sociologie du journalisme » : une profession auscultée

La collection « Repères » (La Découverte) accueille une nouvelle édition, la sixième, de l’opuscule Sociologie du journalisme. Érik Neveu y retrace l’évolution d’une profession en mutation constante. 

Sous l’influence de changements économiques, technologiques et sociétaux, les journalistes doivent constamment adapter leurs pratiques et s’inscrire dans un paysage médiatique en perpétuelle mutation. Dans son essai, Érik Neveu fait largement état, de manière socio-historique, des conditions dans lesquelles s’exercent les métiers de presse, sans oublier d’identifier ceux qui les occupent.

Le journaliste, selon une définition basique, est celui qui récolte, sélectionne, vérifie et met en perspective l’information. Cependant, plusieurs réalités viennent s’y heurter : la quête de l’instantanéité, de plus en plus pressante, l’empreinte idéologique qui marque certaines rédactions, ou encore le double étau de la réduction des ressources financières et de la concentration des entreprises de presse dans les mains de milliardaires parfois interventionnistes.

Érik Neveu livre une approche technico-pratique et une socio-historicité du journalisme. Il remonte aux origines des métiers qui le forment. Aux États-Unis, un discours d’objectivité, centré sur la récolte et la restitution des faits, prévaut : il est crucial de séparer information et commentaire. Les barons de la presse y sont des entrepreneurs capitalistes, favorisant une professionnalisation par la logique entrepreneuriale.

En France, jusqu’à la Belle-Époque, les journalistes n’étaient pas des professionnels à plein temps, mais souvent des écrivains en devenir. La Première Guerre mondiale a cependant été un catalyseur pour l’institutionnalisation de la profession. En 1918, un syndicat des journalistes voit le jour, établissant une charte déontologique et solidifiant le groupe autour de références éthiques. C’est aussi à cette période que les premières écoles de journalisme apparaissent, à l’instar de celle fondée par des journalistes catholiques à Lille en 1924.

Sociologie du journalisme en atteste : contrairement à d’autres professions, le prestige du journaliste dépend de sa visibilité, de son expression et de son réseau, plutôt que de ses qualifications académiques. Par ailleurs, depuis un demi-siècle, plusieurs dynamiques majeures se dégagent, parmi lesquelles la féminisation de la profession (surtout observable dans la presse périodique) et la précarisation (avec de plus en plus de pigistes). En 2023, 48 % des journalistes étaient des femmes, contre seulement 15,3 % en 1965. 

En France, le poids de la presse magazine est notable, employant deux fois plus de journalistes que ses homologues allemands ou canadiens. En 2023, 27,6 % des journalistes travaillaient par ailleurs dans l’audiovisuel. Érik Neveu s’intéresse aux différents médiums et à leur périodicité, utiles pour déconstruire les réalités sous-jacentes de la profession. Il revient longuement sur le champ journalistique, qui se structure notamment en fonction du niveau socio-économique du lectorat et de la valorisation des titres, voire des rubriques.

Les choix éditoriaux, les conflits de légitimité, la quête d’audience, les impératifs économiques, le rôle du secrétaire de rédaction ou du chef de service : de nombreuses considérations sont éventées dans l’opuscule, et objectivées à l’aide de théories sociales. L’auteur explique que les journalistes doivent jongler avec l’urgence des événements imprévus, mais aussi la routine des rendez-vous institutionnels ou sportifs. Revenant sur l’écriture, il met l’accent sur la recherche de pédagogie et d’objectivité, même si la pratique journalistique véhicule souvent des stéréotypes simplistes (sur l’Irak, les banlieues, etc.), en contradiction avec sa mission première.

Ces dernières années, les unes des journaux se sont aérées, les articles se font plus concis, et la culture des brèves s’est imposée par crainte de perdre l’audience. L’agenda setting, soit le rôle des médias dans la mise à l’agenda de certains sujets, est un autre aspect essentiel abordé par l’auteur, qui ajoute que les journalistes possèdent un pouvoir de consécration, particulièrement visible dans la promotion des artistes.

Le journalisme a traversé des périodes de profondes transformations. Les contraintes économiques, l’évolution des pratiques et l’émergence de nouveaux médias redéfinissent constamment les contours de cette profession. Sociologie du journalisme en rappelle les tenants et aboutissants, de manière claire et pertinente, avec des exemples concrets et une assisse académique appréciable.

Sociologie du journalisme, Érik Neveu
La Découverte, juin 2024, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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