« Les Tuniques Bleues » : histoire(s) et dessins

Les Tuniques Bleues est un monument de la bande dessinée franco-belge. La série se penche sur l’Ouest américain fictif, marqué par ses influences historiques et ses thèmes sociaux. Les éditions Dupuis proposent aujourd’hui, dans un superbe volume, de redécouvrir la genèse et l’évolution de cette série qui a marqué des générations de lecteurs.

Raoul Cauvin et Willy Lambil, figures emblématiques de la bande dessinée belge, ont tous deux vu le jour à la fin des années 1930. Leur jeunesse se déroule sous l’ombre de l’Occupation, un contexte qui forge une résilience et une approche culturelle singulières. Inspirés par le cinéma américain de John Ford et Raoul Walsh, le jazz et les premiers pas de la télévision, ils entrent chez Dupuis presque au même moment : Lambil y débute comme lettreur avant d’apprendre aux côtés de Jijé, tandis que Cauvin se dirige vers le cinéma d’animation chez TVA Dupuis. La série Les Tuniques Bleues naît en 1968, dans un contexte éditorial complexe, marqué par la relative déchéance d’Yvan Delporte – mais aussi la compétition entre les magazines Spirou et Tintin.

La disparition soudaine de Louis Salvérius, dessinateur initial de la série, en plein travail sur un album, conduit Thierry Martens, rédacteur en chef, à proposer à Lambil de reprendre le flambeau. Ce dernier accepte, conscient de la responsabilité de maintenir la précision historique, tant les lecteurs de l’époque n’hésitent pas à signaler la moindre erreur. Sans l’aide d’Internet, encore inexistant, l’importance du travail de documentation pour reproduire fidèlement décors et uniformes de la Guerre de Sécession est évidente. Cette dimension créative est rappelée dans la longue présentation liminaire et elle se prolonge plus loin à travers les commentaires des auteurs.

Au fil des albums, Les Tuniques Bleues se distinguent par un engagement social clair. L’album Blackface de 1982, par exemple, aborde le racisme et les racines de la Guerre de Sécession. Cauvin et Lambil ne se contentent pas d’une représentation superficielle ; ils plongent dans les complexités de l’époque, confrontant leurs personnages à des questions éthiques profondes. Les dessins de Lambil, caractérisés par des perspectives allongées et un premier plan détaillé, enrichissent le récit, tout en introduisant des éléments comiques qui adoucissent les thèmes plus lourds. Les Tuniques bleues, une vie en dessins se montre généreux : il s’intéresse aux personnages, aux intrigues, au processus de création.

Ce dernier est rigoureux : trois mois de préparation suivis de trois semaines d’écriture intense. Lambil insiste sur la spontanéité du crayonné pour éviter un rendu trop rigide à l’encre. Des détails techniques, comme l’utilisation de la gouache blanche pour les effets de brouillard, montrent également la minutie du travail. Cauvin, pour sa part, met un point d’honneur à démarrer chaque aventure avec une scène grandiose, favorisant une immersion immédiate du lecteur dans l’histoire. Tous ces éléments stylistiques sont illustrés et commentés dans le corpus de l’ouvrage, qui déconstruit à sa façon le travail des auteurs, pour permettre aux lecteurs de démystifier les albums des Tuniques bleues, de mieux comprendre comment ils prennent forme et pourquoi ils le font de cette façon.

Les Tuniques Bleues, une vie en dessins aide à mieux comprendre la création d’une série de bandes dessinées qui a su captiver l’imaginaire collectif par son authenticité et son engagement. Une œuvre qui demeure, des décennies plus tard, d’une importance évidente dans le neuvième art (21 millions d’albums vendus à l’heure actuelle). Qu’il s’agisse de Cauvin invoquant John Ford, Howard Hawks ou Raoul Walsh, ou Lambil expliquant ses méthodes de documentation, on prend un grand plaisir à observer tout cela par l’envers du décor.

Les Tuniques bleues, une vie en dessins, collectif
Dupuis/Champaka, avril 2024, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.