Rien à perdre : Virginie Efira vs l’ogre administratif français

Delphine Deloget s’impose déjà comme une réalisatrice prometteuse et à suivre avec son premier film très réussi. De manière factuelle, implacable et avec vivacité, elle nous présente l’enfer que peut devenir la machine administrative française à partir d’un simple incident. La démonstration est à la fois pleine de finesse mais aussi magistrale et puissante. Pour cela, elle s’est adjoint les services d’une des meilleures actrices de sa génération qui ne déçoit pas, encore une fois. Il s’agit de Virginie Efira, décidément partout, de nouveau magistrale et au-dessus de toute critique dans une nouvelle composition pourtant pas facile.

Synopsis : Sylvie vit à Brest avec ses deux enfants, Sofiane et Jean-Jacques. Une nuit, Sofiane se blesse alors qu’il est seul dans l’appartement. Les services sociaux sont alertés et placent l’enfant en foyer, le temps de mener une enquête. Persuadée d’être victime d’une erreur judiciaire, Sylvie se lance dans un combat pour récupérer son fils…

Les films à forte connotation sociale ne sont pas l’apanage du Royaume-Uni et de Ken Loach, la France ayant aussi ses auteurs profondément ancrés dans ce type de cinéma. On pense bien sûr à Stéphane Brizé (En guerre, La loi du marché, …) ou, dans un genre plus décalé, au duo Kervern-Delépine. Et on peut aussi élargir avec les chantres de ce type de cinéma, venus de la contrée voisine qu’est le Belgique et doubles récipiendaires d’une Palme d’Or (comme Ken Loach) : on parle bien sûr des frères Dardenne. Mais le cinéma social, ce n’est pas que les conflits au travail ou la misère sociale. Un sous-genre dans ce cinéma, plus rare mais passionnant, est celui qui traite de l’ogre administratif, de ses errances, de ses dysfonctionnements et de sa folie destructrice parfois.

À ce niveau, Rien à perdre fera date tant il cristallise le côté kafkaïen et absurde que peut parfois revêtir le système social et administratif français, pourtant caché sous ses bonnes intentions. On pense un peu à un autre film méconnu, tout aussi réussi, mais doté d’un côté plus sarcastique et pince-sans-rire : Très bien merci d’Emmanuel Cuau avec Gilbert Melki et Sandrine Kiberlain. L’engrenage et l’effet domino ubuesque subis par le personnage principal y ressemblent. La démonstration est ici implacable, chaque nouvel événement plus que plausible entraînant une réaction en chaîne malheureuse pour le personnage principal. Cette mère de famille, légèrement bohème et inconséquente mais aimante, va subir l’étau et la folie administrative à cause d’un malheureux petit incident dont les conséquences auraient pu être plus dramatiques.

Rien à perdre évite le côté rebattu du film de foyer pour enfants placés pour se concentrer sur ce que va endurer le personnage de la mère, mais aussi celui du grand frère. Ce dernier joué par l’excellent Félix Lefebvre, découvert dans le sublime Été 85 aux côtés de Benjamin Voisin qui demeure l’un des plus beaux films de Ozon, apporte un regard assez original et une focale différente mais tout aussi pertinente sur ce qui se déroule sous nos yeux. On est révolté, frustré, agacé et en rage à cause de ce qui arrive à cette mère. Néanmoins, Deloget a le bon goût de ne pas diaboliser les services sociaux, montrant qu’ils font juste leur travail mais qu’en l’absence de certaines données le jugement peut être biaisé. En cela, on nous montre le travail complexe de ceux qui travaillent dans ce domaine, sans jugement. Mais on pointe du doigt également, avec ce cas réaliste et édifiant, le côté parfois déconnecté desdits services.

La réalisation de Delphine Deloget est très professionnelle pour un premier film. À l’affût des réactions de ses personnages, alerte et toujours au bon endroit, sa caméra capte au plus profond des âmes et des cœurs, le ressenti de chaque situation. Choisissant, pour une fois, le décor d’une petite ville de province bretonne plutôt que la grande ville, que ce soit la capitale, Lyon ou encore Marseille, elle nous happe dans son tourbillon d’images au montage percutant qui ne laisse rien au hasard. Et surtout pas les clés de compréhension et de réflexion nécessaires à un tel sujet. Rien à perdre nous heurte et nous bouscule, mais le fait bien et à raison.

Ce premier film ne serait pas aussi fort et incandescent sans une actrice qui donne tout pour ce rôle à la fois complexe et intense. À l’instar d’une Karin Viard ou d’une Marina Foïs, Virginie Efira figure désormais au panthéon des meilleures actrices de sa génération. On la voit certes beaucoup, prenant pour elle le risque de la lassitude. Mais cette comédienne frustrée par ses débuts a soif de rôles. Que dis-je, de grands rôles ! Et elle les enchaîne à une vitesse et avec une régularité métronomique. Rien à perdre s’ajoute à la longue liste des prestations incroyables de la comédienne après les immenses – et au hasard – Les Enfants des autres ou Madeleine Collins. Ici, en mère courage qui va se battre pour récupérer son fils, elle est parfaite à chaque plan. Dans certaines séquences, elle aurait pu sombrer dans le ridicule mais elles les prend à bras-le-corps, comme dans celle au gymnase où elle fustige d’autres mères dans ce cas pour leur inaction. Ou encore la scène inattendue mais réjouissante du coup de tête. Un nouveau un rôle à César et encore une composition monstre où l’actrice EST le personnage jusqu’au bout des ongles.

On rechignera peut-être sur la fin, facile et peu crédible. Mais on aura passé près de deux heures intenses sur un sujet captivant, haletant et qui donne à réfléchir. Et pour un premier film, c’est un coup de maître de la part de Delphine Deloget. Le sujet est traité avec sens et passion et tout le film est irrigué d’une énergie presque contestataire et qui fait du bien envers des institutions pas toujours au point. Un bon moment de cinéma qui infuse encore après la projection.

Bande-annonce : Rien à perdre

Fiche technique : Rien à perdre

Réalisateur : Delphine Deloget.
Scénariste : Camille Fontaine et Delphine Deloget.
Production : Olivier Delbosc.
Distribution France : Ad vitam.
Interprétation : Virginie Efira, Félix Lefebvre, Arieh Worthalter, …
Durée : 1h52.
Genres : Drame – Social.
22 novembre 2023 en salles.
Nationalité : France.

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.