Arras Film Festival, jour 1 : Une affaire d’honneur de Vincent Perez

L’Arras Film Festival ouvre ses portes ce soir, dans une ambiance qui ne prête pas forcément à la fête. La plaie ouverte par l’attentat qui a frappé la ville très récemment est toujours à vif, et le deuil de ses habitants est encore frais. Quand la réalité vous impose son sordide, on se demande à quoi bon imprimer sa légende sur grand-écran. Ça tombe bien, le film d’ouverture, Une affaire d’honneur, nous fournit une piste de réponse.

Fin du XIXe siècle, la France est une grande nation qui tremble sur ses appuis. Toujours fragilisée par sa sanglante défaite militaire face à la Prusse, l’Hexagone est également bousculé par un air du temps qui souffle à grand vent contre le sens du récit national. Dans ce contexte crépusculaire s’engage une lutte à mort entre un maître d’armes révéré et soldat de la nation jamais revenu du front, et un héros de guerre et officier belliqueux qui ne veut pas en revenir. Ce à travers une série de duels d’honneur, coutume traditionnelle, ici ultime point d’ancrage d’un monde à bout de souffle qui s’accroche à son passé.

Conditionnel présent

Enfonçons tout de suite une porte déjà grande ouverte : oui, on pense à forcément à Ridley Scott, qui a consacré au duel d’honneur deux films inégalement gâtés par son talent. Soit Les Duellistes et Le Dernier duel, respectivement l’aîné et le cadet de sa filmographie. Et non seulement Une affaire d’honneur colle une douille au Dernier duel, matin, midi et soir, quelque soit le choix des armes, mais il joue toe-to-toe au pointage avec le premier film de Sir Ridley. Oui, rien que ça.

Vincent Pérez s’intronise comme un grand cinéaste avec son quatrième film, qui défie les conventions du film d’époque telles que le cinéma et la télévision ont l’habitude de nous en abreuver pour mieux en transcender les traditions.

Son 1.85 près des visages qui en disent beaucoup et des détails qui font la différence éjectent du ring la reconstitution argentée qui aplatit ses personnages en cinémascope de 16/9e. Son scénario condensant deux films en un sur 1h40 sans pet de gras à la pesée brûle les calories superflues des téléfilms surécrits qui cassent la balance en sous-intrigues et sous-protagonistes pour ne rien raconter. Sa direction d’acteurs tire à l’épure le meilleur de ses comédiens habités (Fucking Roschdy Zem. Lumineuse Dora Thilliez. Massif… Vincent Perez, justement). Le cinéaste asphyxie le « films d’aipauque » à papa qui gaspille son énergie en pose surannées et tirades de 10 lignes écrites à l’imparfait du subjonctif. Et ces duels, vinguette. Ces duels.

Le Maitre de guerre

Une chose est sûre, Vincent Perez ne déconne pas avec son sujet, et l’escrime n’est pas un point de détail qu’il met en images parce qu’il le faut bien. Les gestes techniques les plus subtils à portée d’intuition de spectateur, le souci d’éloquence narrative du mouvement, le rythme en crescendo qui articule en joutes et en touches tout ce qui n’est pas dit et montré (la « fin de l’histoire » d’alors, le changement sociétal, la réconciliation du monde d’avant et celui d’après)… Perez joint le geste à la pensée à la pointe de sa caméra. Il n’y a guère que dans le cinéma hongkongais qu’on retrouve cette déférence pour l’art martial au sens « artistique » du terme, c’est-à-dire tout ce qu’il peut raconter en faisant l’économie des mots et des images en trop.

Une affaire d’honneur fait partie de ces films qui nous rappellent pourquoi le cinéma reste et restera un besoin populaire. À savoir sa capacité à nous mettre au diapason de tout ce qui se trame sous la surface des choses que l’on voit et que l’on entend. Un sixième sens essentiel.

Festival

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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