« Rue du Prince » : liens et lieux

Architecte de formation, Emilie Ettori trempe sa plume dans l’encre pour composer le portrait d’une ville-personnage et de ses habitants. En vues aériennes, ou de front face aux façades porteuses d’Histoire, Rue du Prince donne à voir, en grand format, ce qui constitue nos lieux de vie.

Il y a la Fabrique, articulée autour de sa fonderie et de ses ateliers, dopée par l’économie de guerre, puis de plus en plus clairsemée suite aux délocalisations que la mondialisation a patiemment forgées. Une cité ouvrière la borde, avec ses maisons interchangeables et un peu fades ; elle est soumise au rythme des usines, qui y recrachent tous les soirs des rangées entières de travailleurs harassés. Il y a ensuite la Coquille, quartier historique traversé par un canal qui se tarit en hiver, et l’Opéra, où se concentrent toutes les richesses de la ville, responsables d’un marché de l’immobilier qui y connaît ses exubérances les plus irrationnelles. Enfin, la Forêt de la Butte, son parc urbain, sa verdure caractéristique complètent un tour d’horizon plus typologique que topographique, qu’Emilie Ettori réalise en clerc.

Ce cadre, personnage à part entière, souvent immortalisé en vues aériennes, constitue l’étoffe de Rue du Prince et contribue à déterminer, au sens sociologique du terme, l’existence de ses résidents et travailleurs. Antoine, voiturier, œuvre au milieu des hôtels particuliers, là où les métiers des services se cumulent au bénéfice exclusif d’une minorité d’ultra-riches tellement privilégiée qu’elle évolue en vase clos dans des espaces protégés inabordables au commun des mortels. Lucie est tellement ancrée dans la Fabrique, depuis qu’on lui a fait miroiter la promesse de repas chauds et d’une condition de vie plus enviable que la misère, qu’elle a l’impression de faire partie de la mécanique interne des lieux. Ses tâches sont répétitives, ses collègues de moins en moins nombreux, mais elle continue de s’y rendre tous les jours, dans une aliénation continue et impensée. Serge, quant à lui, sert dans un café-restaurant des touristes et des habitués, des clients tantôt attachants tantôt insupportables. Il rencontre la faune typique des centres-villes, ce qui affine, jour après jour, on peut l’imaginer, sa compréhension de l’humanité.

Rue du Prince ne fait pas tout à fait son deuil de la narration. Mais Emilie Ettori en déconstruit et subvertit cependant certains des principes. Son récit, éclaté, est autant celui d’une ville et de ses quartiers que de leurs habitants. D’ailleurs, ici, la superstructure – les lieux – l’emporte largement sur la structure – les individus. On pourra évidemment se distraire avec le jeune Denis ou s’amuser, avec ironie, de l’attitude despotique d’une concierge, Fournier, régissant d’une main de maître son immeuble. On verra aussi la guerre ou les inégalités sociales produire leurs effets. Mais ce qui permet et objective toutes ces choses, ce sont bel et bien les villes, leurs ramifications, leur agencement. Beau-livre doté d’un grand format, Rue du Prince est un exercice passionné et passionnant, parfaitement adapté à la bande dessinée, et bien plus astucieux qu’il n’y paraît. C’est une invitation à envisager différemment nos lieux de vie et à comprendre comment ces derniers préfigurent nos activités et personnalités.

Rue du Prince, Emilie Ettori
Marabulles, octobre 2023, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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