La Fille aux allumettes : l’embrasement

La fin des années 80 n’a pas été épanouissante pour tout le monde, notamment en Finlande, territoire finalement peu connu du grand écran, ainsi que des cartes postales. Aki Kaurismäki souhaite alors prolonger son étude du prolétariat, initiée avec Ombres au paradis et Ariel. Toujours plongé dans un milieu industriel, La Fille aux allumettes établit le terrifiant portrait d’une société qui muselle ses citoyens, condamnés à fantasmer leurs désirs, jusqu’à ce que le cœur l’emporte sur la raison.

Synopsis : Iris travaille dans une usine d’allumettes et rêve du prince charmant. Un soir, elle rencontre Aarne, un homme d’affaires fortuné, qui l`abandonne après leur première nuit d’amour. Iris tombe enceinte et se prépare à fonder une famille. Mais son entourage en a décidé autrement. Sa vengeance sera terrible…

Très inspiré par le cinéma français des années 50-60, de Robert Bresson à Jean-Pierre Melville, en passant par Jean-Luc Godard, le cinéaste finlandais impose son style dans l’adaptation d’un conte tragique, celle de La Petite Fille aux allumettes d’Hans Christian Andersen. Dans l’œuvre originale, une jeune fille miséreuse brûle tour à tour des allumettes, afin de se réchauffer, puis de fantasmer sur tout ce qui lui manque cruellement dans sa vie. Un bon repas ou simplement de l’affection, ces petits miracles ne durent que le temps de la combustion. Le froid hivernal et l’obscurité ont finalement le dernier mot, bien qu’elle ait réussi à rejoindre le paradis, le sourire aux lèvres.

Flammes de la passion

Nombre d’adaptations littéraires, théâtrales, musicales et cinématographiques se sont succédé. En 1928, Jean Renoir s’y est même plié avec son moyen-métrage très sombre, en orchestrant métaphoriquement une course-poursuite entre la jeune fille et « la mort ». De la même manière, Kaurismäki tente d’illuminer la vie de son héroïne, mais sa trajectoire est assez différente pour se distinguer du conte de 1845. Iris (Kati Outinen) ne vend pas d’allumettes, mais les fabrique. L’ouverture donne ainsi le ton, en dévoilant toutes les étapes d’usinage, telle la mèche qui conduit à la poudrière. Iris en est le détonateur, mais son entourage l’ignore encore.

Elle rentre à la maison, mais n’y trouve pas le repos pour autant. Les chaînes d’informations locales n’ont que des ragots révolutionnaires de l’étranger à diffuser. Avec l’épisode tristement connu des étudiants massacrés en Chine, la catastrophe ferroviaire d’Oufa, le décès du guide spirituel iranien Rouhollah Khomeini à l’origine de la révolution islamique, les vaincus et les opprimés ne semblent pas avoir leur mot à dire. C’est un peu le cas pour l’héroïne, à son échelle. Manifester son désarroi ou sa solitude sont des expériences nouvelles pour Iris, qui passe à côté de tous les moments clés de sa vie. Elle en est consciente, mais la littérature, le cinéma ou une histoire d’amour bancal ne sont pas d’assez bons refuges, afin de la sortir de son calvaire quotidien.

Flammes de la destruction

Elle mène une vie monotone et silencieuse, comme une petite flamme qui attend son comburant, afin de pouvoir s’exprimer de tout son être. Elle mange solennellement en famille et ne manque pas de se faire piquer une bouchée dans son assiette, trop peu fournie pour souffrir d’un ballonnement. Le reste de son temps, elle sort pour voir du monde, mais finit seule à siroter ses sodas ou à déguster une demi-pinte en lisant le journal. Un grand vide est installé dans une économie de dialogue, rappelant ainsi le cinéma muet et laissant ainsi la mise en scène de Kaurismäki manifester toute sa vigueur. La cruauté des parents est passive, de même que dans les soirées dansantes ou dans d’autres lieux publics, où l’héroïne est anonyme et invisible.

Il a toutefois suffi d’un regard pour que l’espoir puisse renaître. Aarne (Vesa Vierikko) s’annonce d’emblée comme le prince charmant qu’elle attendait, mais quelque chose cloche et la magie ne prend pas. Leur relation semble condamnée d’avance, mais l’intrigue continue de fasciner. La chute d’Iris est si immense que sa quête du bonheur se transforme soudainement en un désir de vengeance, celui qui apaisera enfin son corps et son esprit. Si elle ne possède pas tous les attributs d’une femme fatale, prenons garde à ses représailles, assurément radicales. Il n’est plus question de rendre justice, mais bien de regagner sa liberté et il s’agit d’une nuance qu’elle est prête à accepter, malgré les contreparties. Cette transgression est un choix qui couvre une bonne partie de la filmographie d’Aki Kaurismäki et ce film ne sera pas l’exception.

« Pour que la vie soit un conte de fée, il suffit peut-être simplement d’y croire. » L’optimisme de Walt Disney n’a aucune valeur dans ce monde où l’on se parle à peine et où l’affection n’est qu’une option. Rêver n’est pas permis pour une héroïne qui doit prendre en main sa vie, sans attendre qu’on vienne la sauver, sans attendre qu’on vienne l’enterrer dans l’anonymat. La Fille aux allumettes est un conte corrosif, dont l’humour noir laisse rapidement place aux ténèbres qui consument peu à peu toute perspective d’un avenir radieux.

Bande-annonce : La Fille aux allumettes

Fiche technique : La Fille aux allumettes

Titre original : Tulitikkutehtaan tyttö
Réalisation & Scénario : Aki Kaurismäki
Photographie : Timo Salminen
Décors : Risto Karhula
Costumes : Tuula Hilkamo
Montage : Aki Kaurismäki
Production : Villealfa Filmproductions, Sputnik Oy
Pays de production : Finlande, Suède
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h09
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 2 mai 1990

La Fille aux allumettes : l’embrasement
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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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