Fast & Furious X : Familia, je vous aime

« Vous êtes beau ». C’est ce qu’a dû dire et répéter Louis Leterrier lorsqu’il hérita de Fast X, royaume des damnés de la Terre de l’entertainment à grande échelle.

Destination Wasteland

Car au fond, qui aimait encore SINCÈREMENT Fast and Furious depuis le dernier opus ? Même pas Fast and Furious lui-même. Plus personne ne faisait semblant de ne pas croire ce que disaient les Autres, les gens du bon goût.

Les beautiful people qui boivent leur Corona dans un verre (à pied) et se rendent aux barbecues de Vin Diesel comme ils vont en safari. Qui observent à la jumelle les bons sauvages du « on n’est plus à ça près » se débattre dans leur réserve naturelle de cascades jouant avec les règles de la physique comme les scénaristes avec la cohérence dramatique. « Va dans l’espace avec ta bagnole ! », « Inventes un frère qui n’a jamais existé à Baboulinet ! », « Fais revenir l’asiatique mort dans le 6 ! », hurlaient les visiteurs du Zoo de la Familia à ses indigènes hautement conscient de leur avilissement sous le Pexiglas de la grande toile.

« Mais regarde ce que nous sommes devenus ! » : c’est ce qu’Elvira hurle à Tony avant de le quitter avec pertes et fracas dans Scarface. C’est aussi ce qu’a dû dire en substance Justin Lin à Vin Diesel avant de planter la production de Fast X au début des prises de vues. Familia nombreuse et à problèmes cherche tuteur pour s’occuper du cirque des K-Sos à 300 millions de dollars : même l’Instit Gérard Klein aurait pris ses jambes à son cou.

Les barbecues aussi, ont besoin d’amour

Mais Louis Leterrier n’est pas un professeur des écoles du service public audiovisuel. Lui, ce serait plutôt le Dr Frederik Thieves dans Elephant Man : celui qui regarde dans les yeux le monstre qui ne supporte pas les miroirs, et lui dit « vous êtes beau » sans arrières-pensées. Un autre se serait battu avec lui-même pour ne pas tirer la grimace, mais Leterrier s’y connait en causes perdues. On parle quand même d’un type qui a démarré chez Europacorp, et réussi à faire un film avec Danny the Dog, la variation de Luc Besson de… Elephant Man justement. On appelle ça un chemin de vie.

De fait, il n’était surement pas le seul à être capable de prendre le relais sur Fast X en état d’ultra-urgence de 4 jours qui ont séparé le coup de fil d’Universal de son arrivée sur le plateau. Mais PERSONNE ne pouvait apporter à la troupe ce que Louis Leterrier amène dans sa trousse de secours : de l’amour.

De l’amour pour le marcel en toutes circonstances, pour les méchants qui deviennent gentils et les gentils qui vivent toujours même quand ils sont morts, pour les gros et les petits boules en tanga qui lustrent en fish-eye la carrosserie des batmobiles fluos shootées au protoxyde d’azote. Et pour les barbecues, et pour la Corona. À la bouteille, évidemment.

Happy Together

Bref, y’a de la joie et le réalisateur ne fait pas semblant d’honorer le cahier des charges. C’est toute la différence entre un yes man qui sait que les gens veulent voir et un artisan qui aime ce qu’il filme : le plaisir l’emporte sur le jugement de valeur.

Parce que oui, on peut s’amuser à tirer sur l’ambulance. Et les fonds verts qui bavent, et les mano à mano filmés comme Le Transporteur 12, et la suspension d’incrédulité qui en prend pour son grade et tudutudu les pisses froids, on arrête là.  On est dans Fast and Furious, pas dans Mission Impossible. Si la famille ne vous donne pas des raisons qui n’appartiennent qu’à elle de lui casser du sucre sur le dos, alors le choix est simple : on l’aime ou on la quitte. Et là de l’amour en l’occurrence, il y en a dans Fast X.

Sous l’impulsion de Leterrier, tout le monde retrouve de l’appétit à être là, ensemble mais séparés à l’écran par un bad guy qui casse tout sur son passage et éparpille le groupe aux quatre coins du globe. C’est la première très bonne idée du film : faire en sorte que soient livrés à eux-mêmes des personnages qui avaient pris l’habitude de tromper la mort et l’invraisemblable en équipe sans bouger un sourcil de spectateur.

Peur sur la ville

Autrement dit, et pour la première fois depuis longtemps, on a un doute dans Fast X. Raisonnable certes, et à relativiser au regard de critères cinématographiques « normaux ». Mais pour la première fois dans la franchise, on craint pour ce groupe où chacun suit son un arc narratif clairement défini de son côté. Dans l’ensemble, tout le monde en sort grandi et en premier lieu Vin Diesel, monarque fricadelle privé de sa cour, qui semble avoir accepté de déboulonner quelques-unes de ses postures de roitelet pour l’occasion.

À défaut de se remettre vraiment à jouer, l’acteur joue le jeu qui s’impose à son personnage et tient en quelques mots oralisés à l’écran : la peur de tout perdre. Comme si les enjeux et le chaos en coulisses avaient rattrapé la fiction, et généré suffisamment d’incertitudes chez le baron trop bien nourri pour l’amener à quitter le trône et reprendre (un peu) le volant de l’acting. Bref, à paraitre (un peu) VUL-NÉ-RA-BLE -chaque syllabe bien pesée- et redevenir ainsi la valeur ajoutée qu’il n’était plus depuis longtemps dans sa propre franchise. Oui, Vin is back on the Fury Road : fallait des (très) gros bras, ou un game-plan en béton pour y arriver.

Or, Louis Leterrier se trouve dans la seconde catégorie, celle qui ne pisse pas contre le vent. Et lui, c’est carrément le Tai-Chi Master: celuiqui murmure à l’oreille de l’ouragan pour le rediriger dans sa direction.

Say Hi to The Bad Guy

C’est toujours pas Mission Impossible, mais le talent consiste aussi à s’inspirer des meilleurs. À l’instar d’un Christopher McQuarrie (TOUTES PROPORTIONS GARDÉES !), Louis Leterrier s’amuse ainsi à revisiter les lieux communs de la franchise pour transformer les victoires de sa star en défaites. Son Ethan Hunt congestionné par la créatine se retrouve ainsi constamment mis en échec par le récit et un méchant qui fixe les règles du jeu à sa place.

Le méchant, parlons-en justement. Il s’appelle Jason Momoa, et il est mi Jason Statham dans Fast and Furious 7, et mi- Simon Phoenix dans Demolition Man.

Au premier, il emprunte la disruption cartoonesque, et l’omniscience qui lui permet d’apparaitre où il veut quand il veut, et surtout là où ne l’attend pas. Au second, la grandiloquence cabotine, la dégaine qui tend le majeur au bon goût, et la simplicité réjouissante du méchant heureux de l’être. Momoa joue avec les personnages comme un gosse qui prend du plaisir à casser ses jouets, le même qui anime Leterrier derrière la caméra. Le réalisateur taille son film à sa démesure, et atteint même le point Bad Boys 2 du macabre non-autorisé dans quelques passages qui ont dû provoquer des levers de sourcils chez Universal.

Cœur de pirate

Au bras de fer de l’improbable et du what the fuck avec des personnages et un univers qui en tiennent pourtant une couche, il gagne toutes les manches. Jusqu’à un cliffhangher qui donne rendez-vous au spectateur en 2025. D’ici là, Louis Leterrier – si c’est toujours lui- sera confronté à l’équation que n’ont pas réussi à résoudre les frères Russo sur leur Avengers. À savoir réussir le premier en mettant le méchant en chef d’orchestre de la chorale, et ne pas se gaufrer dans la cacophonie quand les gentils reprennent la main.

Mais sur la foi de ce fastueux Fast X on est prêt à lui laisser le bénéfice du doute. Faire du gras qui tient au corps sans calories superflues pendant 2h21, c’est un métier qui se perd en 2023, surtout dans un Fast and Furious. Donc on y croit ou, pour paraphraser le petit Brian, « on a la foi ».

Parce qu’il y a de l’amour. Et l’amour, c’est plus fort que tout.

Bande-annonce : Fast & Furious X

Fiche technique : Fast & Furious X

Titre original : Fast & Furious X
Réalisateur : Louis Leterrier
Scénario : Justin Lin, Louis Leterrier et Dan Mazeau, d’après les personnages de Gary Scott Thompson
Avec Vin Diesel, Michelle Rodriguez, Jason Momoa, Charlize Theron, Jordana Brewster..
Musique : Brian Tyler
Direction artistique : Stephen F. Windon, Mansel Jones
Costumes : Sanja Milkovic Hays
17 mai 2023 en salle / 2h 21min / Action
Distributeur : Universal Pictures International France

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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