Toute la beauté et le sang versé : portrait intime de Nan Goldin

Le Lion d’Or 2022 ne manque pas de rugir et de mordre là où il faut, dans le cœur de son public. Si l’on croît traverser le déroulé habituel d’un mouvement social, avec tous ses écueils de chutes et de succès, Toute la beauté et le sang versé nous fait rapidement comprendre une transgression dans sa narration à tiroirs. On nous dévoile des actions militantes en coulisses, des arguments qui gravitent pourtant autour de la biographie de Nan Goldin, une artiste qui a su donner une impulsion à ses photos du quotidien.

Et qui de mieux pour réaliser ce documentaire engagé que Laura Poitras, qui a fait ses armes sur les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 (My Country, My Country, The Oath, Citizenfour) ? Cette fois-ci, elle se rapproche d’un autre lanceur d’alerte, pointant du doigt les responsabilités de Purdue Pharma, après qu’un demi-million de décès furent constatés. Sept chapitres mettent en lumière la lutte de Goldin contre l’empire familiale Sackler, à l’origine de la tragédie, tout en gardant un œil sur son point de départ et sur quelle femme libérée elle a été, devant et derrière ses clichés.

The Ballad of Sexual Dependency

La crise des opiacés fut une réalité, une épidémie mondiale où l’addiction des patients était prescrite sous ordonnance médicale. L’OxyContin, l’antidouleur remis en cause, a d’ailleurs failli emporter Goldin. Il n’est donc pas surprenant de la voir brandir des banderoles agressives à même les grands musées qui continuent d’exhiber leur affiliation aux Sackler.

Si l’issue de ce fléau conditionne le documentaire, Laura Poitras prend également soin de brosser le portrait de son héroïne, une femme du Massachusetts et qui a traversé les années 70 avec son appareil photo, captant chaque instant de sa vie comme pour immortaliser ses sujets. Ceux-ci deviennent alors des personnages, figés dans une époque révolue, une émotion fugace ou encore un souvenir que l’on peut garder dans sa poche. Le temps est un facteur qui joue dans le parcours de Goldin, en lui donnant autant de raisons de se battre pour sa survie que pour l’héritage d’une nation aux mille visages, qui se rejoignent fatalement dans son célèbre diaporama : The Ballad of Sexual Dependency.

Goldin n’en démord pas, car derrière chaque photo, sans prétention ni censure, cette dernière donne un sens à de nombreuses vies, considérées comme “marginales”. Le culte de la normalité vient alors effleurer le débat, qui ne tarde pas à se heurter à ses choix de vie et un traumatisme de l’enfance. Le suicide de sa sœur ainée, Barbara, provoque donc toute une révolution dans sa manière de gérer la souffrance, de la regarder en face et de la tutoyer. Violence, sexe, drogue et alcool constituent ses seules limites dans ses voyages et ses rencontres.

Amis, amants et amours, toutes ses relations trouvent dorénavant une place dans les galeries du monde. Et au-delà de leur complicité, ce qu’elle nous livre est avant tout un sentiment de liberté, avant que la proximité avec la mort ne l’oblige à se mobiliser contre les grandes institutions.

No P.A.I.N. no gain

Quand le SIDA emporte petit à petit sa famille de cœur, la riposte est immédiate pour que plus personne ne ferme les yeux sur les horreurs de la mystérieuse maladie, apparue au début des années 80. À présent, son regard se tourne vers le Goliath qu’elle se jure de faire tomber. Les Sackler et leurs prescriptions n’ont pas été digérés par de nombreuses familles, qui pleurent encore leurs proches disparus et qui demandent évidemment d’être entendus par les principaux concernés. La caméra de Laura Poitras nous montre ainsi la volonté de toute une communauté, car elle n’oublie pas de capter l’amour qui les unit et qui leur donne une force considérable dans leurs actions. Contourner les médias, désacraliser les artéfacts étasuniens, diffuser une influence positive envers les victimes et n’importe qui pouvant l’entendre, c’est ce qui a fini par métamorphoser l’argent sale des Sackler en une revanche. Et pour accentuer cette victoire, on finit par poser des visages devant cette entité capitaliste. On leur donne une raison de se justifier et pas uniquement une raison de les pendre haut et court.

L’intelligence du documentaire se situe donc là, dans un enchaînement ludique, qui a tout pour préserver l’intimité des protagonistes. Son aura politique ne fait aucun doute, mais révèle justement cette nécessité de s’exprimer. Ici, les portraits sont sans filtre et sont donc auscultés jusque dans la souffrance qu’ils dégagent. Le titre du film justifie d’ailleurs tout le paradoxe du geste, en restituant les mots d’un médecin, suite au test de Rorschach réalisé par Barbara. Et c’est en cela que cette œuvre possède quelque chose de magnétique, de vibrant et de lyrique.

La clé de la réussite réside ainsi dans les prises de position de la photographe qu’est Nan Goldin, qui parvient à redonner vie à son entourage LGBT et à le rendre éternel à travers ses combats. Toute la beauté et le sang versé montre ainsi la possibilité de changer les choses et que par le biais de la culture peut naître un espoir, porté par un collectif, tout ce qu’il y a de plus humain et moral.

Bande-annonce : Toute la beauté et le sang versé

Fiche technique : Toute la beauté et le sang versé

Titre original : All The Beauty And The Bloodshed
Réalisation : Laura Poitras
Photographie et diaporamas : Nan Goldin
Supervision musicale : Dawn Sutter Madell
Montage : Amy Foote, Joe Bini, Brian A. Kates, A.C.E.
Musique : Soundwalk Collective
Production d’archives : Shanti Avirgan
Production : Altitude, Participant
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Pyramide
Durée : 1h57
Genre : Documentaire
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : Nan Goldin a révolutionné l’art de la photographie et réinventé la notion du genre et les définitions de la normalité. Immense artiste, Nan Goldin est aussi une activiste infatigable, qui, depuis des années, se bat contre la famille Sackler, responsable de la crise des opiacés aux États Unis et dans le monde. Toute la beauté et le sang versé nous mène au cœur de ses combats artistiques et politiques, mus par l’amitié, l’humanisme et l’émotion.

Toute la beauté et le sang versé : portrait intime de Nan Goldin
Note des lecteurs1 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.