« Je suis métisse » : dissonances culturelles

Je suis métisse, de Sayra Begum, paraît aux éditions Delcourt. Récit doué de justesse et de sensibilité, il raconte l’histoire d’une famille musulmane installée en Angleterre, à travers le point de vue de Shuna, jeune femme tiraillée entre les prescriptions culturelles ou religieuses et l’ivresse d’une liberté vécue à l’occidentale.

La pudeur qui se dégage de Je suis métisse se traduit de prime abord par un dessin soigné, crayonné en noir et blanc, où la sensibilité affleure sans effet de manche. Elle irrigue ensuite l’ensemble du récit, raconté à la première personne par une narratrice écartelée entre deux cultures. Car la jeune Shuna a beau résider en Angleterre, la porte de la maison familiale n’en constitue pas moins une voie d’accès privilégiée vers le Bangladesh. Tout, des odeurs épicées aux musiques bollywoodiennes en passant par ces murs privés d’illustrations, renvoie à ce pays d’Asie de tradition musulmane dans lequel ses parents se sont rencontrés. Soumise à une éducation religieuse corsetée, Shuna n’a d’autre choix que de composer avec les prescriptions islamiques et les contraintes communautaires. Parce que sa mère, qu’elle appelle par son prénom (Amma), s’est mariée avec un Anglais converti à l’islam, elle craint que ses coreligionnaires ne portent un regard encore plus exigeant sur ses enfants, métisses, à qui elle demande par conséquent un comportement irréprochable.

Mais Shuna aspire à autre chose. Dans cette autofiction, Sayra Begum oppose son personnage principal à sa cousine restée au Bangladesh, Ruhi. Quand cette dernière s’inscrit de plein gré dans les traditions musulmanes, Shuna entend quant à elle découvrir le monde, partager les expériences vécues par les adolescents britanniques, échapper aux rigidités d’une éducation qui l’empêche de se réaliser pleinement. Je suis métisse verbalise très bien ce qui résulte de cette confrontation entre deux mondes : des dissonances cognitives douloureuses et une incapacité à s’épanouir sans regret. « Pour pouvoir apprécier un monde qui m’était interdit sans être submergée par la culpabilité, je justifiais mes actes à mes propres yeux. » Shuna ne peut parler librement avec Amma. Enfant, elle est soumise aux cérémonies étouffantes qui entourent la lecture du Coran, dont elle ne comprend pas le moindre mot. Jeune adulte, elle s’inquiète pour le remboursement de son prêt étudiant ou pour son futur loyer. Ou se voit assaillie de visions de l’enfer, comme en atteste une magnifique double page adoptant une vue subjective.

Le monde de Shuna se constitue d’interdits. Amma lui apprend que la vie s’appréhende comme une succession de mises à l’épreuve. Si elle cède, Shaitan ne manquera pas de venir la cueillir. On le devine clairement, la culpabilisation est permanente. Et l’exemple de son frère Aadam, banni de la famille pour avoir succombé à un amour considéré comme déshonorant, n’est pas pour la rassurer. Ses parents ne cherchent pas vraiment à se fondre dans la communauté anglaise : pauvres, ils économisent chaque centime afin de bâtir une maison au pays, dans l’espoir de s’y retirer plus tard. Au fil du temps, Shuna se façonne deux visages, l’un pour l’extérieur, l’autre pour l’intérieur, en essayant de contrôler la porosité entre les deux. En parlant d’Amma, elle pense : « Elle ne sait pas du tout que l’âme de sa fille est déjà souillée d’impuretés. » Les mots ont un sens, et ceux-ci sont porteurs d’un jugement intériorisé.

Je suis métisse est une exploration à triple fond : autobiographique, culturelle, psychologique. L’album raconte, en son cœur, la difficulté d’aimer librement face aux diktats de la tradition religieuse. Il aborde aussi des questions subsidiaires, telles que le regard porté sur les populations immigrées d’origine arabo-musulmane au lendemain des attentats du 11 septembre, quand la méfiance était à son paroxysme. Sa lecture complète utilement des films tels que Mustang ou Hala, articulés autour de thématiques proches. Les conflits intérieurs, les tensions entre la foi et la raison, les interdits légués par l’éducation forment sous la plume et le crayon de Sayra Begum un horizon narratif vertigineux, dans lequel chacun devrait trouver matière à réflexion.

Je suis métisse, Sayra Begum
Delcourt, janvier 2023, 264 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.