« Journal de Bolivie » : les notes du Che

Découvert dans son sac à dos lors de sa capture dans les montagnes boliviennes en octobre 1967, le journal de Che Guevara a été publié par la CIA dans une première version falsifiée avant que le régime cubain de Fidel Castro – à qui l’on doit l’introduction du présent ouvrage – n’en communique, au bout d’un important travail d’authentification, le contenu originel.

Le Journal de Bolivie de Che Guevara a longtemps servi d’outil de propagande : le gouvernement américain a cherché, par son truchement, à justifier l’arrestation d’activistes en Amérique latine et à mettre à mal l’image de la guérilla et de la révolution cubaine. Plus tard, le régime de Fidel Castro y a vu l’opportunité de réhabiliter la cause communiste et ses combattants. Si cette lecture idéologique apparaît aujourd’hui quelque peu désuète, les ultimes notes du chef militaire argentin n’en demeurent pas moins édifiantes. Elles replacent dans leur contexte historique les divisions politiques, les rapports de domination, mais surtout l’obstination d’une poignée d’hommes retranchés dans la clandestinité et luttant pied à pied contre une armée structurée les surpassant en nombre comme en armes.

Tandis qu’il rapporte chaque jour les événements les plus marquants de son quotidien, Che Guevara dessine dans le même temps les contours d’une guérilla mise à rude épreuve. Tenaillés par la faim, exposés à des conditions météorologiques souvent difficiles, souffrant des tensions internes et du manque de soutien des paysans boliviens, les combattants révolutionnaires explorent des territoires inconnus, s’y épuisent, subissent des embuscades et voient leur moral alterner entre des hauts vertigineux et des bas abyssaux. Les bulletins radiophoniques rapportent des nouvelles dont la véracité est constamment questionnée, le contact s’avère régulièrement rompu avec les troupes alliées, le détachement guérillero doit repousser à la fois la maladie, l’abattement (notamment nourri par les pertes humaines) et les tirs ennemis.

L’Armée de libération nationale de Bolivie contre le pouvoir de René Barrientos. Un mouvement révolutionnaire marxiste-léniniste contre les troupes d’un président autoritaire, issu d’un coup d’État. Des guérilleros agissant dans la clandestinité la plus absolue, pourchassés par des militaires souvent inefficaces mais dont l’opiniâtreté est réaffirmée par les humiliations subies. Et au cœur de cet attelage explosif : la figure du Che, fraternel mais exigeant, doté d’une grande capacité d’analyse et d’écoute, cramponné à ses idées mais victime des divisions internes (dès Mario Monje et la scission du parti communiste de Bolivie), ainsi que de rapports de force asymétriques. Dans des descriptions où l’anecdotique côtoie le spectaculaire et le tragique, le Journal de Bolivie constitue un précieux témoignage, sur les conditions matérielles de la guérilla mais également sur son pouvoir catalyseur.

Au fil des pages, on découvre un Che Guevara souffrant d’asthme, soucieux du procès de Régis Debray, éprouvant dans sa chair chaque perte humaine. Un idéologue doublé d’un stratège, évaluant sans cesse les hommes et leurs comportements. Ses pérégrinations militaires boliviennes passent par des campements rudimentaires et provisoires, des piqûres d’insectes infectées, des oedèmes dus à la faim, des tunnels creusés pour y dissimiler des biens, des relevés topographiques, des terrains défrichés à la machette, des nominations, des combattants greffés, d’autres disparus à jamais, et enfin une condamnation dans l’école du village de La Higuera. Les positions bombardées, les contrôles effectués par l’armée bolivienne, les conseillers américains dépêchés sur place, la démoralisation qui guette après la perte de contact avec le groupe Joaquin : Che Guevara et ses hommes n’ont finalement que leur courage et une foi inébranlable en leurs idées pour lutter et continuer à avancer. Au fond, derrière l’épaisseur géopolitique, c’est probablement cela que le Journal de Bolivie énonce avec le plus d’évidence. Et qui rend sa lecture si précieuse, des décennies après les faits contés.

Journal de Bolivie, Che Guevara
Au Diable Vauvert, décembre 2022, 368 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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