Quatre couleurs, celles du stylo bille

Cette BD relève du défi, puisque son auteur, Blaise Guinin (dessin, scénario et… couleurs), a décidé de la réaliser avec rien d’autre que son stylo quatre couleurs, celui que nous connaissons bien pour l’avoir toutes et tous utilisé.

Étudiant en fac, Grégoire ne fiche pas grand-chose, ce qui agace prodigieusement son père. Celui-ci lui pose donc un ultimatum : s’il ne réussit pas enfin à valider sa première année, il lui coupe les vivres. Pour gagner du temps (cela se passe au téléphone), Grégoire s’engage à se mettre enfin au travail. En réalité, il n’a pas vraiment l’intention de changer d’attitude et d’état d’esprit. Son gros point faible, c’est la géo. Coup de bol, son pote Pierre est en fac d’histoire ; il a donc de bonnes connaissances dans le domaine. Inversement, Pierre n’y connait rien en histoire de l’art, où Grégoire est inscrit. Bon, d’après ce qu’on voit du personnage, on (Pierre) peut douter du niveau réel de Grégoire, mais celui-ci se montre suffisamment convaincant avec les arguments qu’il avance, pour que Pierre accepte ce qu’ils considèrent juste comme un échange de bons procédés. D’ailleurs, les deux enseignements en question ne sont que des options, alors…

Quelques imprévus

Bien évidemment, la situation va se compliquer. En effet, il ne s’agit pas uniquement d’échanger des identités pour passer un examen, mais d’assister à des cours et donc de côtoyer du monde. Sans compter que l’un comme l’autre se révèlent incapables de se contenter d’assister à ces cours. Ils observent les enseignants et les autres étudiants et ils se mettent même à interagir avec ces personnes. Quand Grégoire (qui assiste au cours sous le nom de Pierre) voit Chloé qu’il connait entrer dans l’amphi, il ne trouve pas d’autre solution pour s’en sortir que de mentir (maladroitement) et donc de s’enfoncer dans ses mensonges. De l’autre côté, la situation dérape également pour des raisons de séduction… Et tout va encore se compliquer avec l’irruption de la police qui enquête sur la mort suspecte d’une étudiante.

Choix technique assumé

Avec cet album à la conception technique originale, Blaise Guinin se prend au jeu et ne se contente pas d’aller au bout de son choix. Il raconte une vraie histoire qui apporte son lot de surprises. Il décrit le milieu étudiant en exploitant visiblement des souvenirs personnels, ce qui contribue à crédibiliser l’album. Les protagonistes sont jeunes et se cherchent encore. Leurs comportements le montrent régulièrement, aussi bien dans leur façon de percevoir les cours que dans leurs vies sentimentales. Les différences d’état d’esprit (et de psychologie) entre filles et garçons reflètent ce qu’on observe dans la réalité et l’auteur y glisse astucieusement une pointe de mystère qui pique la curiosité.

Utilisation du stylo

Techniquement, c’est étonnant de maitrise, car Blaise Guinin tire bien parti de son stylo. On le sent dès l’illustration de couverture, avec ses quatre zones, une pour chaque couleur, le bleu restant cantonné à quelques touches, contrairement au noir qui domine souvent, probablement pour faire sentir la dominante de son histoire (les fonds de pages sont également noirs). Sa maitrise se sent avec sa façon de remplir certaines zones par des petits groupes de hachures. Et puis donc, il fait avancer son histoire par chapitres ou sous-chapitres qu’il intitule de la couleur qui va dominer, le noir pour les aspects sombres, le vert couleur de l’espoir pour tout ce qui apporte de la fantaisie et le rouge pour tout ce qui concerne la passion, la séduction, mais aussi le sang (exemple flagrant avec celui de l’étudiante morte). Petite remarque qui a son importance, Blaise Gunin ne se contente pas d’utiliser son stylo pour tracer des traits ; il remplit également des zones entières et sans que le résultat soit désastreux comme vous ou moi l’obtiendrions. On a l’impression qu’il parvient à faire en sorte de s’affranchir totalement des bavures qu’on croyait inhérentes à l’utilisation d’un tel stylo.

Références

Et puis, le dessinateur affiche l’originalité de son tempérament artistique avec de judicieuses déformations des décors, pour faire sentir l’ivresse de son personnage. On remarque aussi quelques hommages ou références picturales à des œuvres de peintres tels que Botticelli, Toulouse-Lautrec, van Gogh, Courbet, Klimt, Hopper, Fragonard, Munch et Picasso pour les plus évidentes. Tout cela pour illustrer un scénario qui permet d’aborder de nombreux thèmes, comme la séduction et l’amour (et ses corolaires que sont la fidélité, la trahison et la vengeance), l’amitié, les relations parents-enfants, l’art, les faux-semblants, etc.

Conclusion

Une BD qui, sans prétendre au rang de chef-d’œuvre immortel, dépasse le simple cadre d’un défi à la Perec réussi. En d’autres termes, on pourrait la rapprocher de l’OuBaPo : Ouvroir de Bande dessinée Potentielle.

Quatre couleurs, Blaise Guinin
Vraoum ! (collection Autoblographie) : sorti le 28 mai 2014
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3.5

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