« Chiffre » : usages, utilités et limites

La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa accueille un nouvel opuscule, cette fois consacré aux chiffres. Le sociologue et statisticien Olivier Martin énonce leur prépondérance et les confronte à leurs limites.

Outils d’objectivation du monde, les chiffres ont toujours servi à mesurer, évaluer, comparer, voire anticiper. Il suffit de songer aux opérations de métrologie ordinaires : volume, température, longueur, durée ou vitesse se déterminent sur une base mathématique. Dans son ouvrage, Olivier Martin rappelle d’ailleurs que l’on a jadis mesuré en pieds, en pouces ou en coudées. Les étalons ont longtemps été différenciés, avant que les sociétés ne s’accordent, par commodité, sur des valeurs communes. Les exemples concrets paraissent innombrables. Et parfois très anciens.

Le temps de parole dans les tribunaux a ainsi été régulé par des instruments de mesure. Dans sa Constitution des Athéniens, Aristote précise que la distribution de la parole doit être contrôlée par des horloges hydrauliques. Plus tard, c’est la durée des tortures qui se verra réglementée : on craignait alors qu’une période excessive ne nuise… à la qualité des aveux. Plus proches de nous, on a observé à quel point les sondages pouvaient guider les politiques publiques, comment l’action gouvernementale a été conditionnée aux taux d’hospitalisation durant la pandémie de Covid-19, dans quelle mesure les données démographiques, macroéconomiques ou fiscales influaient sur le périmètre de l’État-Providence. Chiffre l’annonce clairement : tout est désormais mathématisé, mesuré, quantifié. Les chiffres font autorité, ils viennent en appui de nos conduites, personnelles et/ou collectives. Ils accompagnent le développement des marchés, la culture comptable, ainsi que tous les outils, nombreux, qui facilitent le recueil et le traitement informatique des données. « Par leur apparence même, les chiffres donnent automatiquement l’illusion de précision et d’exactitude, et donc de fidélité à une réalité profonde. »

Une fois ce constat posé, Olivier Martin se lance dans une entreprise de déconstruction. On a beau chiffrer le chômage, l’intelligence, la croissance, l’opinion ou la popularité, cela signifie-t-il pour autant que nous sommes à l’abri de toute partialité, des erreurs de jugement, des biais, des rapports de domination ? Un premier élément de réponse se trouve ici : « Ce sont les conventions, dont les définitions sont plus ou moins contraintes d’un point de vue technique et politique, qui font les statistiques et donc qui façonnent notre conception du monde et de nos sociétés, et rendent donc possibles nos actions, décisions, arbitrages. » Aussi, si l’usage des chiffres – statistiques, évaluatifs, comparatifs, etc. – a pour objectif de susciter des réactions ordonnées, il peut induire des stratégies d’évitement, dégradant alors la qualité recherchée, ou comporter des angles morts mettant à mal leur pouvoir d’objectivation. Cela a été particulièrement visible lors de la crise des subprimes, en 2007-2008, quand les agences de notation ont été épinglées pour avoir accordé des évaluations très positives à des produits financiers pourtant toxiques.

Portés par le New Public Management et le benchmarking, les chiffres se sont partout généralisés, en ce y compris dans les administrations et sociétés publiques. Ils mettent en relation des agents dont les actions se voient de plus en plus conditionnées par les informations, supposées fiables, qu’ils délivrent. Mais prenons le seul cas du taux de chômage : s’il est en croissance, faut-il y voir le signe d’un découplage entre la formation scolaire ou professionnelle et le monde du travail, un indicateur du manque de postes à pourvoir ou une preuve évidente de fainéantise ? Et d’ailleurs, comment définir le travail ? Quelles sont ses caractéristiques ?

« Toute quantification repose sur trois aspects fondamentaux : une convention ; un dispositif technique ; un pouvoir. » Olivier Martin démontre la potentielle dimension arbitraire de chacun d’entre eux – les critères de Maastricht suffisent probablement à en attester. Il rappelle par ailleurs que les statistiques peuvent elles-mêmes occasionner des prophéties auto-réalisatrices. Les classements des hôpitaux, des lycées, des villes déterminent parfois le choix de ceux qui les fréquentent ou s’y établissent. Face à ces écueils, et considérant leur formation et leur emploi souvent lacunaires, l’auteur aspire à réinvestir les chiffres de leur caractère politique, en les soumettant à un débat démocratique. Pour assainir notre rapport aux mesures et aux statistiques. Pour que le dogme, ou ce qui s’y apparente parfois, redevienne un outil.

Chiffre, Olivier Martin
Anamosa, janvier 2023, 96 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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