Le Messager (1971) de Joseph Losey : crépuscule historique et sentimental

Troisième et dernière collaboration entre Losey et le scénariste/dramaturge Harold Pinter, Le Messager (The Go-Between) est souvent considéré comme le magnum opus du cinéaste. Situé dans la campagne anglaise du début du XXe siècle, le récit est – à l’instar des travaux précédents du duo – une peinture brillante d’une société britannique à la veille d’un changement d’époque. Étude de classe et de mœurs d’une finesse rare, le film bénéficie en outre d’une mise en scène naturaliste de haut vol, d’une distribution impeccable et de la musique inoubliable de Michel Legrand. Certains costume dramas britanniques contemporains devraient s’inspirer de cette vision proposée par un étranger. Elle prouve que le classicisme de la forme peut cohabiter avec une critique profonde et subtile. 

“The past is a foreign country; they do things differently there.”

Installé en Angleterre depuis près de vingt ans après son exil des États-Unis où il était devenu persona non grata, Joseph Losey connut une première période « anglaise » sur un mode mineur, enchaînant les tournages modestes dans des genres variés. Tout change en 1963, lorsqu’il rencontre un fils d’exilés (ses parents étaient des juifs ashkénazes originaires d’Europe de l’Est) : Harold Pinter. L’acteur et dramaturge s’était récemment lancé dans l’écriture de scénarios pour le grand écran. Les deux hommes vont connaître ensemble une première consécration avec le brillantissime The Servant en 1963, suivi d’Accident quatre and plus tard. Si ces deux œuvres s’intéressent de près aux questions de classe et de sexualité dans une aristocratie engluée dans le passé, Losey et Pinter vont transposer ces sujets dans la campagne britannique de 1900 avec Le Messager, qui fait encore mûrir ces questionnements tout en donnant au cinéaste une grande liberté en matière de mise en scène, à la fois picturale et naturaliste. Cette adaptation d’un roman de Leslie Poles Hartley remportera la Palme d’or au festival de Cannes en 1971.

L’histoire est celle de Léo (Dominic Guard), un jeune garçon issu d’une famille modeste qui, invité par un camarade de classe à passer les vacances d’été dans sa famille aristocratique, dans le Norfolk, va involontairement endosser le rôle de messager d’un « couple interdit » formé par Marian (Julie Christie), fille aînée de la maison promise à un vicomte revenu de la guerre des Boers, et le fermier voisin Ted (Alan Bates). L’œuvre est d’abord un subtil roman d’apprentissage sentimental, Léo trompant son ennui éprouvé dans ce milieu rigide en courant les champs muni de messages secrets. Ce jeu innocent – le garçon ignorant initialement la nature du courrier qu’il transporte – prend une tournure différente lorsqu’il commence à éprouver des sentiments amoureux pour la ravissante Marian. L’enfant réalise alors qu’il n’est qu’un vulgaire intermédiaire dans un jeu qui n’est pas le sien – un jeu d’adultes. Les deux amants pourtant si charmants n’hésitent pas à exercer sur le garçon, réticent à continuer à jouer le rôle de messager, un chantage sentimental de bas étage. Suspicieuse, la mère de Marian en fait de même afin de découvrir la vérité. La fin du film révèle le résultat cruel de ces marivaudages : un suicide et deux destins brisés, dont celui d’une jeune victime innocente pour laquelle Marian, vieille et amère, n’éprouve aucune culpabilité même tardive.

A ce drame sentimental se greffe une peinture critique du milieu aristocratique. Par sa différence de classe, Léo n’aura jamais la même valeur que les membres de la famille de son camarade de classe. D’abord sujet de curiosité teintée de condescendance (on lui achète de nouveaux vêtements car on déplore qu’il porte toujours les mêmes, en outre inadaptés à la saison et donc à l’étiquette), le garçon remplit ensuite une fonction purement utilitaire. Marian, puis Ted, comprennent comment manipuler Léo, l’une par l’affection et l’autre par la camaraderie virile. Mais dès que ce dernier fait mine de vouloir sortir du rôle qu’on lui a assigné, ils dévoilent leur vrai visage et n’hésitent pas à faire pression sur le garçon. Les amants se retrouvent régulièrement pour assouvir leurs pulsions charnelles dans le foin de la ferme de Ted, mais ce dernier est complètement désemparé lorsque Ted lui demande d’expliquer ce qu’est « faire l’amour ». Bref, voici deux représentants de l’aristocratie qui ne supportent manifestement pas les règles morales rigides de leur milieu (en particulier le mariage arrangé) et prennent un plaisir juvénile à flirter avec le danger (comme ces messages qu’on cache prestement lorsque quelqu’un entre dans la pièce), mais qui ne sont pas prêts, pour autant, à laisser un élément exogène faire précisément cela, c’est-à-dire sortir du cadre rigide de sa condition inférieure. Derrière leur apparence amicale et leur amour sincère l’un pour l’autre, Marian et Ted sont coupables d’un égoïsme aveugle qui entraînera le jeune garçon dans leur perte.

Au scénario d’une finesse rare, ajoutons l’interprétation impeccable de tous les comédiens – jusqu’aux plus petits rôles, dans la grande tradition britannique – et la bande originale mémorable composée par Michel Legrand (thème qui sera repris bien plus tard comme générique de l’émission Faites entrer l’accusé !), qui n’était pas du goût de Losey mais qu’il finit, heureusement, par accepter. Le Messager demeure assurément une des grandes réussites du cinéaste américain. Un grand, un très grand film qui mérite d’être vu et revu.

Synopsis : Un jeune garçon de milieu modeste est invité par son camarade de classe dans une famille de l’aristocratie britannique. Il va servir de messager à la jeune fille de la maison qui vit des amours impossibles.

SUPPLÉMENT

Si l’on peut reprocher à ESC d’avoir été, pour une fois, chiche avec les suppléments, au moins le seul qui nous est proposé est d’une grande qualité, puisqu’il s’agit d’un entretien d’un peu moins d’une demi-heure avec Michel Ciment, directeur de la revue Positif et exégète de Losey auquel il consacra un livre et un recueil de textes. Comme de coutume dans ce type d’exercice, le spécialiste resitue d’abord l’œuvre dans le parcours du réalisateur, rappelant au passage ses affinités communistes et l’exil volontaire que celles-ci entraînèrent. Avec sagacité, Ciment observe que les peintures sociétales les plus justes sont celles qui sont réalisées avec distance, c’est-à-dire par des étrangers. Ainsi, la rencontre entre l’Américain Losey et le fils d’immigrés juifs Pinter donna lieu à une analyse très juste d’un milieu et d’une époque qui n’étaient pas les leurs. Illustrée par des extraits du film, l’analyse de différents éléments clés par Michel Ciment se révèle enfin passionnante, et permet de revoir le film et de profiter de ses qualités avec d’autant plus d’acuité. N’est-ce pas justement la qualité recherchée dans un supplément comme celui-ci ?

Supplément de l’édition Blu-ray :

  • Entretien avec Michel Ciment (25 min)

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

"Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser est une tragi-comédie saisissante mêlant fraternité contrariée, satire sociale et résistance artistique. Entre fable noire et cinéma engagé, le film dresse un portrait poignant et absurde de la vie à Gaza, où chaque geste devient un acte de survie sous un ciel d’oppression.