Un Homme est Passé : Démons passés et présents

Avant Les Sept Mercenaires et La Grande Évasion, John Sturges, figure emblématique du cinéma américain, réalise Un Homme est Passé. Moins emblématique que certaines de ces œuvres, ce film n’en reste pas moins qu’un des plus aboutis de son metteur en scène, tant il brille dans sa modernisation du western, qu’il va mélanger au film noir et au thriller afin d’imposer son regard nihiliste sur une Amérique déconnectée du reste du monde.

Un western en huis clos

1945, la guerre est finie. John J. Macreedy ( Spencer Tracy ), mystérieux individu, s’arrête dans la petite ville de Black Rock. Dès son arrivée, il interroge la population afin d’obtenir des renseignements sur un lieu-dit appelé Adobe Flat. Mais sans comprendre pourquoi, l’évocation de ce lieu génère chez la population de la ville une vive animosité envers l’homme. Et plus les questions sont posées, plus la population est menaçante envers Macreedy. A l’image du train qui ouvre le film, celui-ci ne perd pas de temps et déroule ses enjeux et conflits à toute vitesse. Tous les habitants qui constatent l’arrivée du train sont choqués, puisque depuis quatre ans, aucun train ne s’est arrêté à Black Rock. Ainsi, dès qu’il pose un pied dans la ville, l’homme mystérieux est un élément perturbateur.

Le film se débarrasse de nombreuses contraintes spatio-temporelles pour densifier son intrigue. Il se déroule sur 24 heures, jusqu’au prochain train, et se situe dans le même espace réduit qu’est Black Rock. La tension est permanente, accentuée par ce lieu, qui isole et étouffe totalement son protagoniste. Toute la communauté est très clairement caractérisée, et on voit très clairement l’influence de certains individus sur l’ensemble de la ville. Parmi eux, un groupe de voyous se démarque, emmené par Reno Smith interprété par Robert Ryan, mais où figurent également d’autres acteurs emblématiques tels qu’Ernest Borgnine et Lee Marvin. Le shérif de la ville en est réduit au silence et à l’humiliation tellement cette influence est grande.

John Sturges utilise à merveille le format Cinémascope pour décupler le mystère et la tension du film. A l’image d’autres grands westerns, ce format sublime à merveille le paysage aride, isolé de cette Amérique profonde. Il permet également au cinéaste de travailler avec une grande méticulosité ses compositions de cadre. Le placement des personnages n’est aucunement le fruit du hasard, mais bien celui d’une grande réflexion de Sturges sur leur rôle dans la ville et leur influence sur les autres personnages. Ainsi, les personnages de Robert Ryan ou Lee Marvin, sont souvent au premier plan du cadre, entourant les autres membres de la ville. Et dans le même temps, certains personnages comme le shérif, passif et peu influent, sont excentrés ou à l’arrière-plan, étouffé par la profondeur de champ. Il y a une véritable hiérarchie jusque dans le cadre.

L’inconnu qui réveille un fantôme

Mais pourquoi toute cette méfiance ? A priori celle-ci est due uniquement à deux mots : Adobe Flat. Le film, bien que très court, se permet de révéler progressivement les lignes de son récit. Macreedy recherche un individu appelé Komoko. Mais on comprend que ce Komoko est mort, et les circonstances demeurent longtemps mystérieuses. Et c’est ici que réside le sujet principal du film, à savoir le racisme latent des Américains. Plus précisément le racisme envers les Nippo-américains dû à la Seconde Guerre mondiale.

On apprend au cours du film que Macreedy a participé à cette guerre, et que le fils de Komoko lui a sauvé la vie en se sacrifiant. En se rendant à Black Rock, il souhaite remettre la médaille de son fils à Komoko, témoignant de son respect. Mais par l’attitude des individus et leurs remarques, on comprend que ce respect est inexistant chez eux. Reno Smith révèle son mépris pour les Nippo-américains, et qu’il a tenté d’intégrer l’armée suite à Pearl Harbor. Ces mêmes individus qui tentent de se débarrasser de Macreedy sont en fait les coupables d’un terrible crime. Isolé géographiquement, Black Rock l’est également dans son rapport à l’Amérique contemporaine. Les individus s’y comportent comme dans le temps des cow-boys et leurs règlements de comptes.

Ainsi, Macreedy peut être assimilé à une sorte de cure, qui progressivement et lentement, tente de soigner les maux d’une ville. Les maux d’une ville, mais également ceux de tout un pays, comme si il essayait de rendre justice aux victimes collatérales provoquées par son pays. Il est en quelque sorte la personnification de la peur de l’étranger, de l’inconnu. De la même manière que le personnage de Sidney Poitier révèle au grand jour le racisme systémique des États-Unis de Dans la chaleur de la nuit, le vétéran arrive dans une ville gangrenée par cette peur. Petit à petit, il réussit à réveiller l’humanité de certaines personnes, jusque-là endormie par le climat mis en place par les voyous.

Si le message du film est toujours aussi impactant aujourd’hui, c’est (malheureusement) à cause de l’universalité de celui-ci. En parlant de cette Amérique post-guerre, Sturges évoque également l’Amérique passée. Et le génie de Sturges tient de sa volonté de faire de ce film un western. En ancrant son intrigue dans ces lieux si emblématiques, il fait également écho aux crimes du passé de son pays, coupable du meurtre d’une grande partie de la population indienne. Enfoui derrière ces beaux et majestueux paysages se cache l’héritage de tout un pays, qu’il perpétue aujourd’hui sur la population afro-américaine.

En voulant évoquer les maux contemporains de son pays, le film élargit son propos à l’ensemble de l’histoire de celui-ci. En résulte un western noir, où la tension est permanente, et où son protagoniste est toujours opposé à la lâcheté de la nature humaine. Brillamment écrit, mis en scène, et avec des acteurs formidables, Un Homme est Passé restera le premier chef d’œuvre de John Sturges.

Un Homme est Passé : bande annonce

Un Homme est Passé : fiche technique

Titre original : Bad Day at Black Rock

Réalisation : John Sturges

Scénario : Millard Kaufman, Don Mcguire, Howard Breslin

Interprétation : Spencer Tracy ( John J. Macreedy ), Robert Ryan ( Reno Smith ), Anne Francis ( Liz Wirth ), Lee Marvin ( Hector David )

Photographie : William C. Mellor

Musique : André Previn

Montage : Newell P. Kimlin

Durée : 1h21

Genre : Western, Thriller

Date de sortie : 1955

Pays : États-Unis

Un Homme est Passé : Démons passés et présents
Note des lecteurs1 Note
4.5

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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