« Le Bonheur dans la littérature et la peinture » : joie et quiétude de Cicéron à Warhol

Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres et professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg, Pascal Dethurens problématise le bonheur à travers la littérature et la peinture. Son ouvrage, publié aux éditions Hazan, fait place à cent illustrations et des dizaines de citations minutieusement choisies, mettant en exergue la manière dont ces deux disciplines artistiques ont rendu compte du bien-être et de la félicité de l’Antiquité à nos jours.

Ordonnées selon leur thème, les œuvres picturales et littéraires composant Le Bonheur dans la littérature et la peinture couvrent un large spectre, nous menant de Cicéron à Andy Warhol, de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen, selon qui « le but de la société est le bonheur commun », à Blaise Pascal, annonçant que le malheur des hommes vient d’une seule chose, être incapable de demeurer au repos dans une chambre. Il est vrai que, de tout temps, une kyrielle d’artistes ont fait résonner bonheur et calme, contemplation, quiétude. Moments de suspension, tableaux champêtres, espaces expurgés de tout mouvement, ou presque : du Jardin verdoyant de la Villa Livia aux paysages de Georges Braque en passant par la cueillette des olives représentée par Vincent Van Gogh, nombreux sont ceux pour qui ces instants en quasi-suspension ont partie liée avec l’idée du bonheur.

On le sait, en Occident comme ailleurs, le bonheur est régulièrement questionné, toujours convoité, parfois mesuré (le Bhoutan et son Bonheur National Brut). Il constitue aussi un objet d’étude philosophique, sur lequel épicuriens et stoïciens n’ont jamais cessé de réfléchir et de discourir. Pour Schopenhauer, la félicité se trouve dans un moment en angle mort, entre le désir et l’ennui, ou naît de l’annihilation des souffrances. Alain Badiou argue quant à lui que la théorie du bonheur est le but, la finalité, la raison d’être de toute philosophie. Les grands peintres ont tous fait valoir leur sensibilité personnelle pour le portraiturer : Jan Steen a fait de La fête de Saint-Nicolas un moment familial de joie et de présents, caractérisé par une fillette espiègle ; Monnet installe une femme songeuse au bord d’un fleuve, lors d’une journée ensoleillée, dans Sur les bords de la Seine à Bennecourt ; Henri Matisse imagine une douzaine de personnes dénudées, dansant ou s’enlaçant, sur une étendue bordant la mer (Le Bonheur de vivre) ; Mary Cassatt trouve l’épanouissement dans un baiser maternel ; David Vinckboons, dans une scène galante dans un jardin ; Vincent Van Gogh, encore lui, dans les premiers pas d’une fillette vers les bras tendus de son père…

Le roman Robinson Crusoé, publié en 1719, est un autre cas d’école : Daniel Defoe y opère un schisme entre nature et culture. C’est en faisant son deuil de la civilisation et en devenant un aventurier abandonné que son héros se réalise enfin. Le Rêve, de Le Douanier Rousseau, semble lui emboîter le pas, avec sa jungle luxuriante, ses fleurs de lotus géantes et ses animaux sauvages. A contrario, Michel Houellebecq se fait plus cynique, Andy Warhol plus moderne, Canaletto (la place Saint-Marc de Venise), Simon Denis (les environs de Naples) ou Paul Flandrin (une villa au crépuscule) plus urbains. En peinture comme en littérature, le bonheur tient lieu d’acception plurielle : il est polysémique, évolutif, indexé sur son temps et ses modes de vie. Une variété dont Pascal Dethurens saisit le moindre relief, qu’il soit festif, romantique, familial, contemplatif, pastoral ou réflexif.

Elle ne doit rien au hasard, cette distance conceptuelle entre un Didier Érasme (« Plus l’amour est parfait, plus grande est la folie, et plus complet est le bonheur ») et un Paul Valéry (« L’Europe, sur son propre sol, atteint le maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de l’ambition (…) Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris »), entre l’ivresse urbaine de Camille Pissarro (La Place du Havre, à Paris) et la quiétude familiale et fleurie d’Auguste Renoir (Deux sœurs sur la terrasse). Le bonheur est tout à la fois : vibrant, passionnel, fragile, absolu, consommé, fugace, incandescent, anecdotique, impossible, éternel. Les artistes l’ont bien compris et s’en sont faits les porte-voix. Pascal Dethurens en rend compte avec sagacité et érudition, dans une somme si pas indispensable, au moins passionnante.

Le Bonheur dans la littérature et la peinture, Pascal Dethurens
Hazan, septembre 2022, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.