« L’Île au bonheur » : science sans conscience

Ancien directeur de laboratoire au CNRS, Harry Bernas livre dans L’Île au bonheur (traduction littérale de Fukushima) la manière dont le nucléaire a affecté les rapports entre la science, la guerre, l’économie et la politique. Une réflexion nécessaire.

Au plus fort de la Seconde guerre mondiale, des dizaines de physiciens, des centaines de scientifiques, travaillent clandestinement au service de la Défense américaine. Ils mettent au point la fission nucléaire et sa réaction en chaîne, qui donneront bientôt naissance à Little Boy et Fat Man, bombes A respectivement larguées sur Hiroshima et Nagasaki, officiellement dans l’espoir de mettre fin au plus vite à la résistance japonaise. De Chicago à Los Alamos, le projet Manhattan a impliqué les scientifiques les plus brillants – Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, Norris Bradbury… – sans que ces derniers, parfois complètement isolés des affaires mondiales, ne prennent pleinement conscience du véritable objet de leurs recherches, ou à tout le moins de ses conséquences possibles.

Victime à deux reprises des bombes atomiques durant la Seconde guerre mondiale, le Japon développera par la suite le nucléaire civil, parsemant son archipel de centrales tout en faisant fi des risques sismiques, au départ par ignorance, ensuite par cécité volontaire. Harry Bernas narre avec brio la manière dont on a passé sous silence les avertissements de certains spécialistes, les raisons un peu lâches pour lesquelles on a donné quitus à une industrie rendue d’autant plus dangereuse que les conditions minimales de sécurité n’y était pas assurée. Si Three Mile Island a constitué une première alerte, il a fallu attendre Fukushima et son séisme-tsunami pour que les Japonais prennent la pleine mesure des risques encourus. Trop tardivement, malheureusement.

L’Île au bonheur, c’est aussi l’histoire d’une science dévoyée, parfois sans conscience, souvent tributaire des financements publics – de plus en plus fléchés – pour avancer. Et l’auteur de rappeler à quel point les contrats Défense ont conditionné le progrès scientifique. C’est d’ailleurs un secret de Polichinelle : les GPS, les écrans tactiles, Internet furent des inventions d’abord militaires, avant de voir leur usage se démocratiser. Harry Bernas y voit une raison de craindre pour la recherche fondamentale, une sorte de carcan qui emprisonne les chercheurs dans des dispositifs militaires et/ou marchands. Mais l’histoire elle-même s’étend bien au-delà : elle passe par les « Atomes pour la paix » d’Eisenhower, par des générations de physiciens shootés aux financements et us de l’armée, par des évolutions cycliques ayant une emprise certaine sur la science – les aspects sécuritaires s’accentuant encore après le 11 septembre, pour ne citer que cet exemple.

Accessible, nécessaire à la bonne compréhension des interactions étroites entre l’armée et la science, L’Île au bonheur est un récit haletant, passionnant, épinglant les dangers d’une recherche dévoyée, couverte de faux-semblants et potentiellement mortifère. Harry Bernas se sert de sa propre histoire pour en éclairer les enjeux, trouvant des ponts entre tous les événements décrits, mettant en relief les germes d’innovations qui, à l’instar de la créature de Frankenstein, ont peu à peu échappé à leurs créateurs…

L’Île au bonheur, Harry Bernas
Le Pommier, août 2022, 336 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.