« Des gueules noires aux gilets jaunes » : la France populaire en action(s)

Suite et fin de l’adaptation d’Une Histoire populaire de la France aux éditions Delcourt. Prenant pour base l’essai historique de Gérard Noiriel, ce diptyque foisonnant se penche sur la France d’en bas, celle des ouvriers, des précaires, des vulnérables et des minorités, pour en saisir les élans d’indignation et de lutte.

Les Gilets jaunes ont crié leur désarroi pendant de longues semaines aux quatre coins de la France : les difficultés à boucler les fins de mois, les dépenses croissantes consacrées à l’énergie et aux carburants, l’effritement des droits sociaux ont constitué autant de sujets portés sur la place publique et auxquels le pouvoir macroniste n’a répondu, pour l’essentiel, que par la répression et l’amalgame. Cet épisode, glissé à la fin de ce second tome d’Une Histoire populaire de la France, fait la démonstration d’une révolte populaire qui bégaie, qui s’exprime par à-coups, qui verbalise ses doléances avec une force proportionnelle à son insupportabilité.

Parmi les populations vulnérabilisées à travers l’histoire, les femmes et les étrangers occupent une place de choix. Ils ont pourtant été sollicités plusieurs fois pour remédier à une main-d’œuvre devenue lacunaire, que ce soit dans le contexte des guerres mondiales – les Français étant mobilisés au front – ou dans les années 1960, en pleine reconstruction économique. Paris a souvent eu un rapport compliqué, pour ne pas dire ambivalent, envers l’autre et l’ailleurs : « Des gueules noires aux gilets jaunes » revient sur l’inauguration du Canal de Suez en 1869, sur la Conférence de Berlin pour le partage de l’Afrique au milieu des années 1880, sur la résurgence de la xénophobie dans les années 1930 – rappelons en sus que les étrangers ont été les premières victimes de la crise de 1929 – ou encore sur les colonies en Indochine ou en Algérie, ainsi que leurs nombreux massacres.

Les institutions ont partie liée avec les classes populaires et leur devenir. Le Sénat a pour objectif de politiser les campagnes. L’école de Jules Ferry serait la condition sine qua non pour promouvoir une même langue et une même conception de l’histoire dans tout le pays. Des années 1880 jusqu’aux années 1910, le nombre d’exemplaires de journaux vendus quotidiennement passe d’un million et demi à dix millions, pour une population de vingt millions d’adultes. La Première guerre mondiale s’achève sur fond de révolution et dès 1919, le gouvernement dirigé par Clémenceau vote des mesures généralisant à toute l’industrie les conventions collectives et la journée de 8 heures. Une loi promulguée en 1920 légalise le principe de la progressivité de l’impôt, pour faire face à l’endettement français généré par la guerre. Gérard Noiriel, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy n’omettent pas non plus les grandes avancées sociales, qu’elles soient concomitantes au Front populaire, à des fins de guerre ou à des mouvements sociaux de grande ampleur (tels que celui de mai 68, alimenté par les enfants nés du baby-boom de l’après-guerre).

Toujours aussi exhaustif et didactique, mais perdant toutefois en précision et en nuances ce qu’il gagne en efficacité, Une Histoire populaire de la France rappelle les fondements du boulangisme (un mélange de social et de national dont s’inspireront notamment Vichy ou le FN), la volonté d’expédier les criminels, les pauvres et les migrants en Nouvelle-Calédonie, les vieux serpents de mer de l’assimilation et de la déchéance de la nationalité française, les confusions historiques entre intérêt national et intérêts des classes dominantes, l’avènement puis la perdition des communistes après la Seconde guerre mondiale, la création de la Sécurité sociale en 1945, la tertiarisation de l’économie, les Trente glorieuses, Schengen, le marché commun, la monnaie unique… L’ouvrage s’attarde aussi sur des événements plus récents, au premier rang desquels la désillusion scolaire, la paupérisation des classes moyennes, la mondialisation, le sentiment d’insécurité ou l’apparition d’Internet et des chaînes d’informations en continu.

Une Histoire populaire de la France est une invitation plutôt engageante : celle de s’initier aux fondements d’une certaine historiographie, ou de renouer avec eux. Celle de se dégager des manuels prenant appui sur quelques personnages célèbres pour scruter l’histoire à travers les yeux des classes populaires. Il s’agit de décentrer le regard, de sortir du roman national pour embrasser les faits historiques par leurs reliefs les plus marginaux. Rien que pour cela, ce diptyque nous apparaît indispensable.

Une Histoire populaire de la France : Des gueules noires aux gilets jaunes, Gérard Noiriel, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy
Delcourt, avril 2022, 148 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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