« Année zéro » : un bébé, et après ?

La scénariste Anna Roy et la dessinatrice Mademoiselle Caroline reviennent dans Année zéro sur les chamboulements existentiels induits par la venue au monde d’un bébé. Leur personnage principal, Madeleine, n’est autre qu’une sage-femme elle-même confrontée aux épreuves dans lesquelles elle assistait jusque-là ses patientes – et par l’intermédiaire de qui Anna Roy peut glisser des éléments autobiographiques.

Vingt-sept ans, énergique, Parisienne, exerçant un métier qui la passionne, tant à l’hôpital qu’en libéral, Madeleine a de quoi faire des envieuses. Sa relation avec Antoine semble d’ailleurs idyllique. Et même si elle enchaîne les gardes, elle y trouve de quoi assouvir son besoin de contacts humains et elle se sent importante dans un processus qui l’est tout autant : l’accompagnement des nouveaux parents et les soins à prodiguer à leur nouveau-né. Un caillou va toutefois venir se glisser dans cette mécanique bien rodée : la professionnelle de la maternité va devoir appliquer à sa situation personnelle tous les conseils qu’elle prodiguait aux autres. Et c’est là que le bât blesse : enceinte, elle est physiquement limitée, quelque peu délaissée par Antoine et bientôt incapable de poursuivre ses activités professionnelles ; jeune maman, elle se fait anxieuse, subit une fatigue intense, met sa vie personnelle sur pause et assiste, impuissante, à une forme de rupture avec Antoine – qui pense être à la hauteur alors qu’elle estime au contraire tenir le monde entier sur ses épaules.

Baby blues, charge mentale, burn-out parental, fin de la vie à deux, pression sociale, difficultés professionnelles, avalanche de conseils bienveillants (et ressentis le plus souvent comme des affronts) : Madeleine passe par toutes les étapes, désagréables mais souvent inévitables, de la vie d’une jeune maman. Avec beaucoup de justesse, Anna Roy et Mademoiselle Caroline font ressentir aux lecteurs, par une illustration désenchantée du quotidien maternel, à quel point l’épreuve peut être douloureuse, au sens propre (épisiotomie, crevasses aux seins, montée de lait, etc.) comme au figuré (ne plus avoir de vie sociale, ne plus dormir, être cantonné à des tâches ingrates et cycliques, etc.). Graphiquement, cet état de fait est restitué à travers un interminable et récurrent fil rouge, qui enserre Madeleine, sur lequel elle joue les funambules, qui l’empêche de se mouvoir et donc d’aller de l’avant dans la vie. Pis, la sage-femme se rend compte qu’elle n’écoutait pas vraiment ses patientes, qu’elle se contentait de leur dispenser le prêt-à-penser de la profession, qu’elle minimisait considérablement les efforts consentis par celles dont elle avait la charge. Pour Madeleine, la redéfinition est brutale et complète : son quotidien est chamboulé, sa vision du monde altérée.

À fleur de peau, déconsidérée par certains collègues, lassée par la routine qui s’est installée dans sa vie de famille, Madeleine suit une thérapie qui lui est finalement moins bénéfique que ses échanges avec d’autres femmes vivant la même situation qu’elle. En fin de compte, Année zéro sonne comme une sorte de désillusion. C’est un ouvrage qui confronte la réalité à sa version romantique et instagramée, non pas pour faire peur, mais au contraire pour rassurer : une jeune mère dépassée par les événements ne saurait être blâmée, puisqu’elle est prise dans le même étau que des millions d’autres qui ne s’en sortent pas forcément mieux. Alors, rebutante la maternité ? Pas vraiment, puisque les choses finissent par s’arranger et que tout le monde va enfin trouver sa place, après une période de tâtonnements. Bébé grandit, les nuits s’allongent, les tâches sont mieux gérées, des aménagements sont rendus possibles et surtout la vie familiale suit son cours, apportant son lot de bonheur et de joies partagées.

Année zéro, Anna Roy et Mademoiselle Caroline
Delcourt, mai 2022, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.