Diamants, de Vincent Tassy : la fantasy française à son paroxysme

En février 2021 était publié aux Editions Mnémos le roman Diamants, par Vincent Tassy. Lourde de près de quatre cents pages, cette fresque de fantasy nous emmène dans le royaume de Vaivre, dans la cité d’Œtrange, où l’annonce de l’arrivée d’un ange met tout le monde sur le qui-vive.

En mêlant poésie, mystère, émotions intenses, dangers et esthétique, Vincent Tassy nous offre un texte subjuguant, porté par une plume d’une beauté rare, qui laissera une impression durable chez son lecteur. Diamants porte bien son titre de Pépite de l’Imaginaire 2021.

Synopsis : A Œtrange, capitale du Royaume de Vaivre, il est annoncé que l’Or Ailé va faire son apparition. Tous se pressent pour accueillir l’ange, qui s’installe au palais et va bientôt choisir son Laquais, son ombre et son reflet, qui l’assistera durant son séjour terrestre. Mauront, jeune jardinier royal, rêve d’être choisi. Dans l’intimité de la couronne, Dolbreuse, le mancien royal (sorte d’haruspice), perd son don de vision après avoir pressenti une période de trouble. Il tente de soulager la reine Alamasonthe, fatiguée de régner, et ses deux filles, les princesses Daphnéa et Savannah. L’Or Ailé peut-il leur venir en aide ? Peut-il protéger Vaivre, malgré sa froideur et ce mutisme qui effraie ? 

Dans Diamants, Vincent Tassy ne se contente pas de nous offrir un univers fantasmagorique, ou une simple ambiance. C’est plutôt une sensation qu’il délivre à son lecteur, relevant autant du gothique et de la fantasy que du conte et de l’onirique. Son texte, d’une grande sensorialité, est marqué par une intensité particulière. Celle-ci résulte à la fois d’une plume très rythmée et incontestablement poétique, naviguant du côté de la prose, voire d’un langage cinématographique (l’auteur découpe parfois son récit comme des plans). Elle est couplée à une esthétique très décrite, dans ce qui s’apparente presque à de la direction artistique. Textures, couleurs, mouvements, Vincent Tassy a une facilité à nous projeter dans ses visions sans pour autant que cela semble artificiel ou lourd. Cela participe grandement à cette ambiance presque parfumée dans laquelle se déroule une histoire non moins singulière. 

L’auteur parvient rapidement à sortir de l’exposition nécessaire, en accélérant le rythme. C’est un roman tout en ellipses, long, sans paraître long, qu’on regrette de quitter. Chaque passage est précieux, curieux, rien n’est ennuyeux, et pourtant, l’intrigue est imprévisible. L’écrivain ne nous amène jamais là où on l’attend, rien de vu et revu dans Diamants. Il prend le temps de détailler ce qui doit l’être, passant sous silence ce qui ne sert pas directement ses personnages. Les points de vue s’alternent dans une dynamique de roman choral qui donne l’impression au lecteur d’être le témoin omniprésent de tout ce qui mérite son attention. L’intrigue flotte constamment dans la brume de mystères qui s’empilent, se dévoilent parfois un instant, avant de redevenir opaques. Une pointe de politique et de philosophie trouvent parfaitement leur place dans ce texte intense.

Gemmes, diamants… Le roman de Vincent Tassy est aussi un livre qui nous parle d’amour d’une manière absolument désintéressée. Diverses formes d’amour se croisent dans ses pages : amour filial, folie amoureuse, complicité… et l’amour absolu, sincère, qui ne doute pas. Un amour qu’on pressent, qui semble disparaître pour finalement nous faire réaliser qu’il portait tout le livre, comme une évidence. Il y a quelque chose de très beau, de très doux et de surtout très authentique dans cet amour débarrassé de sa matérialité. Il s’épanouit d’autant mieux dans ce roman très moderne, totalement affranchi des archétypes de notre société genrée. Le monde de Diamants est un lieu de tolérance (tolérance amoureuse, sexuelle, mais aussi envers les réfugiés) où le genre n’a pas d’importance (pour l’amour, les métiers, le pouvoir). 

Quelque chose de lovecraftien (notamment du recueil Dagon), émerge parfois de ce récit où chaque nom a été choisi avec soin pour sa poésie. On se glisse dans le légendaire, dans le rêve, dans le mythique aussi, bien sûr, avec cet ange qui descend du ciel, cette religion racontée. Et comme les mythes anciens portent l’ombre de la nuit des temps, l’ange déroute, dans sa gravité et son silence, apportés de là d’où il vient, d’un monde qu’on ne peut imaginer. Et voici que l’on est entraîné dans cette part d’ombre – ou de reflet – à la suite des autres personnages auxquels on s’est attaché – Mauront, Dolbreuse, Daphnéa et Savannah. Entraîné dans ce récit si maîtrisé, si singulier, qui résonne avec notre envie d’ailleurs, notre besoin de mystère, dans le sillage de l’Or Ailé, pour une lecture marquante, précieuse.

Diamants est un très beau roman. Vincent Tassy se propulse sans difficulté comme un des nouveaux pontes francophones de ce genre, relevant à la fois de la haute et de la romantic fantasy, avec des aspects gothiques rappelant également certains textes d’Edgar Allan Poe. On a hâte de lire la suite de ses œuvres, de découvrir la beauté et le mystère qu’assurément, un tel talent, a encore à nous faire partager. Amoureux de fantasy, succombez sans crainte à Diamants, passage obligé.

Diamants, Vincent Tassy

Mnémos, février 2021, 379 pages

Pépite de l’imaginaire 2021, les Indé de l’imaginaire 

5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.
Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.