Les géants en petit format : Récits d’un chasseur, d’Ivan Tourgueniev

Les quatorze nouvelles qui constituent le recueil Récits d’un chasseur forment une excellente porte d’entrée dans l’oeuvre d’Ivan Tourgueniev, un des grands écrivains russes du XIXème siècle. À travers ces nouvelles empreintes d’une douce poésie bucolique, le romancier dresse un portrait d’une rare acuité de la vie quotidienne dans la campagne russe de son temps.

Ivan Tourgueniev fait partie des grands écrivains classiques de la littérature russe du XIXème siècle, au même titre que Pouchkine, Gogol ou Dostoievski. Au fil de ses nouvelles et de ses romans, il a construit une œuvre très politisée basée sur une observation fine et précise aussi bien des rapports de classe que des conflits de génération, comme c’est le cas dans son roman le plus célèbre, Pères et fils. Cela lui vaudra la méfiance impériale, ce qui se traduira par un séjour en prison puis un exil plus ou moins volontaire. Tourgueniev passera les dernières années de sa vie en France et se posera en médiateur entre les mondes littéraires russe et français, traduisant en russe les œuvres de Zola, Maupassant ou Flaubert.
Les Récits d’un chasseur (ou Mémoires d’un chasseur, selon les traductions) constituent une de ses premières publications, et son premier succès. Il s’agit d’un bref recueil de quatorze nouvelles (auxquelles se rajouteront, plus tard, dix autres textes publiés sous le titre Les Nouveaux Récits d’un Chasseur), toutes racontées par un même narrateur. De ce narrateur, on ne saura pas grand-chose, sinon qu’il s’agit d’un propriétaire sans doute assez riche (et plutôt oisif, puisqu’il semble passer son temps à chasser).
Les nouvelles se déroulent toutes pendant que le narrateur est parti chasser. Elles sont donc, dans un premier temps, constituées de superbes descriptions de la nature russe, en particulier de cette forêt qui est une des caractéristiques fortes du paysage et de l’identité russes. L’ensemble du recueil se déroule dans un cadre bucolique auquel les descriptions de Tourgueniev confèrent un caractère poétique absolument superbe. Seulement, chez Tourgueniev, à l’inverse du romantisme pour lequel la nature permet l’expression du moi, la description de la nature russe sert avant tout de cadre réaliste dans lequel se déploie le récit. Il est possible d’affirmer qu’il s’agit d’un réalisme poétique.

Dans chacune des nouvelles, le narrateur raconte non pas sa partie de chasse, mais les rencontres qu’il a faites pendant qu’il parcourait la campagne russe. Ces Récits d’un chasseur sont avant tout une suite de portraits des Russes des campagnes, qu’ils soient paysans ou propriétaires terriens. À ce sujet, Tourgueniev montre une très grande connaissance de ce milieu paysan. Il était lui-même issu d’une famille d’aristocrates propriétaires terriens, et il situe ses textes dans son gouvernement natal, celui d’Orel (au Sud-Ouest de Moscou, en direction de la frontière ukrainienne). Cela donne l’impression que Tourgueniev décrit ce à quoi il a assisté personnellement, et c’est sans doute ce réalisme dans la description du monde paysan qui a déplu au gouvernement impérial de son temps.
À l’époque où écrit Tourgueniev, il était impossible de décrire le monde paysan russe sans parler du servage.
Avec le système du servage, les nobles et les propriétaires terriens possédaient non seulement les terres, mais aussi les villages et les paysans eux-mêmes. Ceux-ci, qualifiés de serfs, étaient soumis à une redevance en argent ou sous forme de corvées. Ainsi, les serfs étaient contractuellement obligés de s’occuper des terrains des propriétaires, de leurs champs, de leurs forêts, de leur maison (le recueil mentionne souvent les « dvorovi », « les serfs de cours » qui s’occupaient des maisons de leur maître) et, s’il leur restait du temps libre (ou des forces), alors ils avaient l’occasion de s’occuper de leur propre terre. De plus, les serfs étaient considérés comme une sorte de « mobilier » attaché à la terre : lorsqu’un propriétaire vendait une terre, les serfs étaient vendus avec. Un propriétaire avait pouvoir de vie ou de mort sur ses serfs, qu’il pouvait battre, voire tuer comme bon lui semblait.
Les Récits d’un chasseur sont parcourus de plusieurs rencontres avec des serfs, et cela constitue autant de moments forts du recueil. Tourgueniev décrit avec précision les conditions de vie des serfs. Sans faire de grands discours politiciens, l’écrivain fait de son recueil un texte politique important en se contentant de décrire la vie quotidienne de ces paysans. Dans la nouvelle intitulée « Eau de framboise », Tourgueniev décrit ainsi un personnage dont le surnom est Stepouchka (diminutif de Stépan). Sa famille est inconnue. Son vrai nom est inconnu. Il n’a aucune connaissance, aucun bien, il est rejeté de tous et ignoré de tous. Stepouchka est un « non-personnage », dans le sens qu’il n’a aucune personnalité, qu’il n’existe officiellement pas. Administrativement, les serfs n’existent pas, ne sont pas des citoyens à part entière, mais sont perçus comme une « sous-humanité ».
Au fil des nouvelles, nous apprenons que, sur décision d’un propriétaire, un serf peut changer sans cesse d’affectation, un cuisinier peut devenir cocher sans aucune raison. Une jeune femme est battue et séquestrée. Les serfs sont des « esclaves » corvéables à merci et dénués de tous droits humains.

C’est cette réalité quotidienne des campagnes russes que Tourgueniev met en lumière dans ces Récits d’un chasseur. Mais le recueil ne se limite pas à cela. L’écrivain parle aussi des propriétaires eux-mêmes, du moins de certains d’entre eux. Outre les serfs, on a droit aux propriétaires ruinés qui sont obligés de se ridiculiser pour être acceptés chez de plus riches qu’eux ; aux familles décimées par la maladie et la mort omniprésente, etc.
De plus, les nobles sont pris dans une hiérarchie stricte, celle de la Table des Rangs. Cette hiérarchie existe depuis les réformes de Pierre le Grand au début du XVIIIème siècle et impose dans la noblesse une hiérarchie calquée sur celle des officiers militaires. Cette hiérarchie se ressent dans les rapports sociaux entre les nobles. Le cas est flagrant dans l’avant-dernière nouvelles, dans laquelle le narrateur dresse le portrait de deux nobles propriétaires terriens. Le premier de ces nobles agit différemment selon le rang du personnage auquel il s’adresse.

Cependant, tous les portraits présents dans ce recueil ne sont pas pathétiques. Certains des serfs décrits par le narrateur sont des personnages forts. C’est le cas, par exemple, d’Ermolaï, qui accompagne le narrateur dans ses parties de chasse et qui, de ce fait, se retrouve dans plusieurs nouvelles. Il s’agit d’un personnage puissant, qui connaît la forêt comme sa poche et tire le gibier avec une efficacité et une dextérité rares. Nous faisons aussi la rencontre d’un garde-forestier très particulier surnommé Le Biriouk.
Dans un registre différent, la nouvelle intitulée « Le Pré de Béjine » (Sergueï Eisenstein reprendra ce titre pour un de ses films, sans que ce soit pour autant une adaptation de la nouvelle) nous montre un petit groupe d’adolescents qui passe la nuit à se raconter des légendes et des histoires à faire peur, la nuit, alors qu’ils veillent sur des chevaux.
Le recueil se révèle finalement être un document extraordinaire sur la vie quotidienne dans la campagne russe de l’époque tsariste. Le recueil regorge de scènes de la vie rurale quotidienne : organisation des propriétés, rapports de classe, vie quotidienne des propriétaires et de leurs serviteurs, etc. On y apprend que lorsque l’on trouve un cadavre sur ses terres, il faut vite le porter en catimini sur les terres du voisin, sinon cela coûte 200 roubles de formalité administrative. On juge le rôle de ceux qui gèrent les revenus des propriétés, on y rencontre des enfants qui passent la nuit dans les champs pour garder les chevaux, on y croise un défilé funèbre, etc.
L’art de Tourgueniev réside dans la façon d’aborder ces thématiques politiques : ces récits sont des tranches de vie prises sur le vif, parfois laissées incomplètes « par peur de lasser le lecteur ». Les textes sont chargés d’émotions et les descriptions sont pleines de poésie. Jamais on ne se trouve dans un texte exclusivement politique, mais dans une œuvre littéraire dont la complexité et la profondeur n’empêchent pas la fluidité.
Le servage sera aboli en 1861 par le tsar Alexandre II.

Festival

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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